Accueil | Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

samedi 18 juillet 2009

Les pompiers sud-ardéchois à l'oeuvre

Un court reportage diffusé ce soir sur BFM Tv... C'est une chaîne que je ne regarde presque jamais, pourtant, en zappant, je suis tombé sur quelques images qui m'étaient familières (à la fin, l'image de la vigie et du paysage ardéchois). Merci VLC pour la capture, même si j'ai bien galéré après pour la mettre au bon format pour l'importer sur Dailymotion :-) .


J'ai travaillé deux étés comme pompier saisonnier, notamment dans la tour que l'on aperçoit dans le reportage ; une tour où j'ai failli être brûlé vif, un peu à cause des forestiers-sapeurs (mouais, bon, ok, j'exagère un peu...).

Pour mémoire, pendant les mois d'été, tout feu est interdit dans les départements méditerranées (et probablement quelques autres).

jeudi 21 août 2008

Vendredi 21 Août 1998 - Envies de sacrifices humains

Aout98-ValleeAubenas.jpg Après avoir passé le cap des 30 ans, je me suis surpris à regarder en arrière. Plus de 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre symbolique, une occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque qui a contribué, plus que toute autre, à ce que je suis aujourd'hui.

Les feux commençaient à se faire un peu rares, après le 15 Août. Il y avait eu une très belle alerte quelques jours avant, mais à l'extrême Sud du département, donc sur un secteur que nous ne gérions pas. Néanmoins, nous avons été les premiers à voir le gros panache de fumée roussâtre qui n'annonçait rien de bon : une telle fumée indiquait de manière certaine un incendie dans une pinède, l'un des pires scénarios dans le cadre de la défense des forêts contre l'incendie. Nous nous inquiétions du silence de la vigie concernée quand celle-ci appela le CODIS pour signaler le feu, qu'ils avaient eu du mal à localiser précisément.

Sur notre secteur, c'était plus calme, peut-être parce que moins forestier. Néanmoins, nous avions régulièrement des coups de chaud avec un probable pyromane, qui démarrait des incendies très régulièrement, toujours sur le même secteur. Il n'y avait aucun doute sur l'action humaine : le feu partait du bord de route puis, 20 ou 30 minutes plus tard, un nouvel incendie démarrait à quelques kilomètres de là. Et ainsi de suite sur 4 ou 5 foyers. Suspect, non ? Je ne me souviens pas qu'un pyromane ait été arrêté, mais il a dû avoir la frousse parce cela n'a pas duré très longtemps, fort heureusement.

Quand Flo ou moi étions dans la vigie, l'autre profitait généralement d'un peu de calme pour lire, faire du courrier etc. Nous devions aussi accueillir et sensibiliser les nombreux touristes qui passaient par là. Grâce à la chapelle Sainte-Marguerite, il y avait tous les jours des pelletés de touristes qui passaient (et beaucoup de locaux le week-end). Nous n'avions pas le droit de les faire monter dans la Tour (normal, vu la sécurité inexistante de l'échelle d'accès), mais nous descendions régulièrement parler avec eux. Comme en Juillet au Serre de Barre, mon affectation précédente, le défilé était permanent et certains essayaient de s'incruster dans la Tour. Nous leur faisions les gros yeux, et généralement, cela suffisait :-) Mais il y avait aussi des bons cotés à la fréquentation touristique. Je me souviens par exemple d'un cycliste qui est venu tous les matins à vélo pendant une semaine. Il était vraiment super-super-(super...)-canon, habillé avec un truc noir moulant de cycliste (qui ne mettait rien en valeur du tout :'( ) et un tout petit débardeur. Un matin, alors que j'ouvrais la chapelle un peu en retard, nous avons discuté un moment, et c'est là que j'ai découvert qu'il était anglais (et probablement pas hétérosexuel). Il est revenu le lendemain matin pour me dire au-revoir, cet adorable garçon (j'avais une touche et pas Flo, nananère (tirerlalangue) ).

Comme je le disais, des autochtones venaient aussi régulièrement. J'avais sympathisé avec un couple de jeunes retraités locaux, qui était venu un soir pour profiter du temps merveilleux et du point de vue fantastique sans trop de pollution lumineuse, pour regarder les étoiles. Forcément, cela m'a intéressé. Ils sont revenus plusieurs fois passer un moment avec nous sur notre colline. Pas à la belle étoile comme au début : les soirées devenaient fraiches et plus d'une fois nous avons eu de la pluie. Mais c'était agréable d'avoir de la visite d'amis, qui nous apportaient toujours des petites choses à grignoter (du gâteau-maison, du pain frais, des légumes du jardin...). Après mon départ de la Tour le 1er Septembre, j'avais gardé le contact avec eux, notamment parce que nous avions des connaissances communes dans mon village natal (le monde est petit...) et qu'ils avaient un gîte rural pas loin d'Aubenas. Mes parents l'avaient d'ailleurs loué une année alors qu'ils étaient venus passer des vacances de la Toussaint en Ardèche.

Je recevais aussi très régulièrement la visite de mon ami Cédric, et cela me faisait un bien fou. La collaboration et la cohabitation avec Flo ne se passait pas bien, et j'eus plus d'une fois envie de la pousser par dessus bord du haut de notre vigie, ou de la sacrifier à je ne sais quelle divinité sur l'autel de la chapelle. Je sais que je ne suis pas forcément facile à vivre, mais le défaut était largement partagé.

Dans un premier temps, j'ai eu le malheur de reprocher à Flo de ne pas faire un travail très rigoureux. Cela me dérangeait, et j'avais peur qu'elle ne laisse passer un départ de feu. En effet, pendant son tour de garde, mademoiselle vaquait à ses occupations : elle lisait, faisait son courrier, remplissait des grilles de mots-croisés, tout en relevant la tête ponctuellement pour faire un rapide tour d'horizon depuis sa chaise posée au milieu de la vigie. Je n'étais pas d'accord avec ça, notamment parce qu'il y avait de nombreux angles morts depuis son point de vue, à cause des boiseries de la vigie. Nous avions quand même une responsabilité importante : en cas de feu non détecté, des vies pouvaient être menacées. Pendant mon tour de garde, je passais 100% du temps à surveiller toutes les zones du regard, en circulant sur le petit chemin de ronde de la vigie. Cela l'agaçait au plus haut point car je faisais du bruit en marchant (le bois grinçait un peu) et elle ne pouvait pas faire la sieste pendant ses périodes de repos... Mais je ne pouvais pas non plus faire la sieste : quand c'était elle qui surveillait, je n'étais pas suffisamment tranquille pour pouvoir dormir...

Aout98-Escrinet.jpg Les boutades du début devinrent de petites piques puis des vacheries de plus en plus mauvaises. Elle prenait forcément le contrepied de tout ce que je lui disais. Et il est probable que j'en faisais autant 0:-) ... Quoi qu'il en soit, tout devenait prétexte à s'engueuler. L'établissement d'une liste de courses, un jour où j'allais au ravitaillement, fut épique. Pour faire des économies pour son voyage au Canada, elle avait décidé qu'elle ne voulait plus trop dépenser d'argent en alimentation. Elle avait décrété que je devais faire les courses pour une semaine pour un montant maximum de 25 francs par personne. Non, non pas euros, francs. Soit à peu près 4€ pour manger pour pendant une semaine pour une personne, ce qui est parfaitement ridicule. Les conditions de vie étaient suffisamment dures pour pas qu'on ne rajoute des contraintes alimentaires. Je n'ai bien sûr pas réussi à respecter sa contrainte, et me suis fait engueulé. Pourtant, je n'avais pris que du basique mauvais. Je n'ai jamais aussi mal mangé que cette semaine-là, et je perdis une partie des kilos précieusement emmagasinés le mois précédent, alors que Ben et moi mangions comme des gorets. On peut me priver de beaucoup de choses, mais pas de nourriture, et je fus vraiment brimé dans mon alimentation pendant 8 jours.

La semaine d'après, je me suis vengé. Je lui ai acheté ses 25 francs d'alimentation pas bonne (et même un peu moins cher), avec une facture séparée. Et moi, je me suis fait plaisir sans compter. A moi les céréales et le muesli au petit déjeuner. A moi les bonnes tablettes de chocolat (pas la premium pleine de gras). A moi les bons petits plats tout préparé. A moi le Nutella (là j'étais vraiment dégueu). Mais le pire restait à venir : après ma semaine de privation, je ne me gênais pas pour manger ostensiblement en sa présence toutes les douceurs que j'avais ramené, en rajoutant pour la forme quelques petits "Mmmmm" de satisfaction quand je me régalais (tirerlalangue) . Je sais, je suis horrible. Mais faut pas me priver de bouffe, ça me rend méchant. L'une de nos plus belle engueulade eu lieu le jour où je me suis aperçu qu'elle me taxait des trucs, et que je lui ai demandé de contribuer aux dépenses :-D . J'étais vraiment à bout de nerfs, et lorsque je relis les courriers de l'époque envoyés à ma famille, j'ai encore le sang qui se met à bouillir à ces souvenirs. Bah, elle aussi n'a pas du trouver la vie rose tous les jours, je ne suis pas du genre à me laisser faire.

Le problème de Flo, je crois, c'est qu'elle vivait très mal l'isolement. Elle avait son voyage à préparer et avait l'habitude d'être entourée d'amis. La situation à la vigie la rendait nerveuse, et je pense que je faisais les frais de son anxiété. Un soir, alors qu'elle menaçait de péter un câble, elle décida de quitter le site de la Vigie pour aller se balader en ville et faire la fête. C'était l'un des rares interdits : nous ne devions absolument pas, pour des raisons de sécurité, quitter la Vigie. On pouvait avoir besoin de nous à n'importe quel moment. Bref, elle a fichu le camp pendant une grosse partie de la nuit. J'en étais presque à souhaiter qu'elle ait un accrochage (avec un véhicule de pompier, pour que ce soit plus drôle), mais non, elle revint indemne, très tard.

Un autre point de friction était ce qu'elle disait aux autres guetteurs pendant nos séances de "Radio Gelons" avec les autres tours. Ces épisodes de discussion entre les vigies devenaient de plus en plus un exutoire de toutes les frustrations de guetteurs, et c'était assez désagréable d'écouter tout le monde se plaindre. Ça tournait aussi au vulgaire lorsque certain(e)s parlaient de leurs frustrations sexuelles... Flo, elle, tapait sans se retenir sur les pompiers qui assuraient normalement notre ravitaillement. Certes, le courant ne passait pas bien avec eux, mais de là à leur faire porter tous nos malheurs et à les insulter, il y a des limites à ne pas franchir. Nous pensions discuter en toute liberté et en toute impunité sur le canal 5 ou le canal 63, mais je savais que nos interventions n'étaient pas aussi discrètes que certains le pensaient. Il apparut que c'était effectivement le cas : j'appris plus tard que les séances de Radio Gélons étaient suivies dans les casernes par les pompiers d'astreinte, de même que par le CODIS. Ça les occupait... On comprend mieux pourquoi, après, les pompiers qui géraient notre Tour étaient un peu froids avec nous (coupdechaud) ...

Les derniers jours d'Août ont été très longs. Le temps se dégradait, au même rythme que l'entente avec ma collègue. La pluie revenait régulièrement, ce qui ne nous facilitait pas la vie, et les orages d'abord localisés sur le Plateau Ardéchois ou de l'autre coté de la vallée du Rhône, devinrent plus menaçants. Une fois, en fin de journée, on vit les nuages d'orage déborder du Plateau et se rapprocher de nous. Cela ne fut pas instantané : la foudre tombait progressivement sur toutes les crêtes au fur et à mesure de la progression des nuages, et en sentait bien que nous allions y avoir droit aussi. Pas un sommet n'avait fait exception, et notre exposition était très forte, surtout avec la forêt d'antennes située sur notre montagne. La tension montait en parallèle entre Flo et moi. Je ne faisais pas le fier : c'est une chose de prendre la foudre par surprise, c'en est une autre d'attendre qu'elle vous tombe sur le coin de la gu... Quand l'orage a été à notre porte, nous avons quitté l'écoute radio et débranché tous les appareils électriques, ainsi que le câble reliant notre poste radio à l'antenne. Il n'y avait plus qu'à être patient... La meilleure chose était de rester dans la Tour, car elle était protégée par un paratonnerre, contrairement à la caravane (cependant, cette dernière devait quand même être à peu près protégée, car ses armatures en métal et ses filins reliés au sol devaient faire cage de Faraday).

Tout à coup, alors que la tension était au paroxysme et Flo au bord de la panique complète, tout notre environnement s'illumina, la tour trembla et un formidable bruit de tonnerre nous fit sursauter et nous fracassa les oreilles, et une étincelle d'une trentaine de centimètres sorti au travers de la salle par l'extrémité du câble de l'antenne. Cela ne dura qu'une fraction de seconde, puis ce fut fini : la foudre était tombée à un petit mètre au dessus de nos têtes. Il ne resta plus dans l'air que cette odeur si particulière d'ozone et une petite odeur de brûlé. Quelque peu inquiets, nous avons vérifié que la vigie ne prenait pas feu, ni même les alentours, mais tout était intact. L'odeur provenait d'une marque de brulure, faite sur le sol en bois de la vigie par la belle étincelle du câble d'antenne... Nous avions eu une belle frayeur, c'était drôlement impressionnant. Flo fit un peu de parano pendant quelques minutes en refusant de manger avec ses couverts métalliques (rolleyes) mais l'orage finissait et aucun autre éclair ne nous tomba dessus.

Cette expérience/peur commune aurait pu nous rapprocher, mais il n'en fut rien, bien au contraire. Heureusement, il ne restait plus que quelques jours de guet. Nous attendions impatiemment le 1er septembre.




Photo 1 : Vue sur la vallée de l'Ardèche et sur le nord de la "plaine" d'Aubenas, principale zone surveillée par cette tour de guet. Il y a toujours dans le paysage quelques fumées "normales" qui ne sont pas des incendies : le panache que l'on voit à droite est celui de l'usine de la BSN, à Labégude, qui fabrique des bouteilles, notamment pour la source de Vals-les-Bains. C'est d'ailleurs Vals, si mes souvenirs sont bons, que l'on aperçoit juste à droite de l'antenne.

Photo 2 : La photo a mal vieilli, elle tourne au jaune. C'est une vue sur le fameux col de l'Escrinet, qui fait si souvent parler de lui pour les heurts entre chasseurs et ornithologues. Ce col est une séparation entre l'Ardèche du Nord et l'Ardèche du Sud ; la route qui va d'Aubenas à Privas (puis la vallée du Rhône et Valence, dans la Drôme) passe par là. Un oeil exercé pourra discerner la vigie du Serre du Pied de Boeuf (petit piton de quelques pixels sur la crête entre le col et le téton rocheux, à gauche). Enfin, je sais qu'il est là, il n'y a que la foi qui sauve :-) ...

dimanche 20 juillet 2008

Lundi 20 Juillet 1998 - Les randonneurs

La tour du Serre de Barre, vue vers l'ouest Après avoir passé le cap des 30 ans, je me suis surpris à regarder en arrière. Plus de 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre symbolique, une occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque qui a contribué, plus que toute autre, à ce que je suis aujourd'hui.

La vie dans la Tour de guet avait repris un rythme normal. Ben, le guetteur avec qui j'avais commencé le mois mais qui s'était absenté, était revenu le 13 juillet. Nous vivions donc à nouveau en fonction des bulletins météo que nous passions toutes les trois heures, ainsi qu'au rythme des départs d'incendie.

Ces derniers n'étaient pas très nombreux, en moyenne nous en avons peut-être eu moins d'un par jour sur le mois, mais évidemment, il suffit de rater le départ du feu pour que cela vire rapidement à la catastrophe. Tourner en rond, au sens propre, sous la verrière de la vigie m'offrait un sacré luxe : j'avais du temps pour réfléchir à l'année écoulée. Lorsque vos yeux cherchent très mécaniquement le moindre signal d'un départ de feu, l'esprit est libre de faire ce qu'il veut. J'ai donc passé de longues heures à analyser tout ce qui s'était passé en un an. Mon départ d'Ardèche, l'arrivée à Annecy, l'échec de ma formation, l'échec de mon concours, l'échec de mes recherches d'emploi, l'échec de mes amours. Tout avait été de mal en pis pendant 8 mois. Puis le vent favorable avait de nouveau soufflé, j'avais croisé les bonnes personnes au bon moment et étais de retour en Ardèche. Grâce à ce long travail sur moi, je voyais aussi poindre certains faits nouveaux. Malgré mon intérêt pour les sciences de l'environnement et les bonnes dispositions que j'avais dans certains domaines, je n'étais pas un gars de terrain : cela ne pouvait manquer de poser des problèmes.

Depuis le retour de Ben, la vigie était très animée. Régulièrement, sa bande de potes venait squatter la tour (il y avait de la place pour loger tout le monde). Nous avons passé de longues soirées à écouter de la musique, et s'il y a un album qui a particulièrement marqué cette époque, c'est Night to night, de Geoffrey ORYEMA [1]. Il a tourné en boucle pendant des jours et des jours, Ben et moi ne pouvions en décrocher. De sa bande de copains, je ne me souviens que d'un blondinet à la musculature impressionnante et d'un beur qui ne mettait jamais de sous-vêtements sous ses shorts :-p Pourtant, ils étaient bien 5 ou 6 à chaque fois. Cela ne m'a jamais posé le moindre problème, ils étaient respectueux de nos contraintes et de notre rythme de vie. Cependant, ils ravitaillaient Ben en résine illicite, ce qui ne me plaisait pas trop, notamment quand Ben commençait son tour de garde en allant fumer un pétard. Il n'a cependant jamais laissé passer le moindre feu, donc mes a priori n'étaient pas justifiés.

La vallée du Chassezac Nous avions aussi très souvent la visite des parents de Ben, agriculteurs dans les plaines que nous surveillions. A chaque fois, ils nous apportaient du ravitaillement, ainsi que des fromages de chèvre de leur production. Quel régal ! Je ne me souviens pas d'avoir autant mangé qu'à cette époque. Nous faisions des pauses à 10h avec le café et des tartines, un gros repas à midi, un break à 4h à grands renforts de fromages de chèvre et un bon repas le soir. Je n'ai jamais été aussi gros : c'est ce mois-là que j'ai atteint mon poids maximum (grâce au crevette power, tout est relatif : j'avais juste atteint 57kg, un "record", quasi l'obésité !). Je devais presque tout reperdre le mois suivant, mais j'anticipe...

Quand nous n'étions que tous les deux, nous n'étions pas isolés pour autant. Les pompiers des Vans venaient nous apporter le courrier et nous ravitailler en eau et en nourriture tous les 3 ou 4 jours. Et il y avait les randonneurs. La tour du Serre de Barre est longée par plusieurs sentiers dont un de Grande Randonnée, et des pelletées de touristes passaient à côté de "chez nous", parfois plusieurs dizaines par jour. Bien évidemment, nous avions souvent droit à des questions sur nos conditions de vie, et elles finissaient toujours par arriver au même point : sans télévision, comment avions nous fait pour suivre la Coupe du Monde de foot ? C'était insupportable.

Il est malgré tout vrai que le site est magnifique, avec un panorama exceptionnel sur la vallée du Chassezac, la montagne ardéchoise, les Cévennes gardoise ou lozérienne, (photo ci-dessus) mais aussi sur la vallée du Rhône (ci-dessous, dans la brume du soir). On y aperçoit le Ventoux, et parfois même des sommets alpins... Le lieu est aussi réputé pour son départ de parapente ; nous en avons vu quelques-uns décoller, mais les conditions météo n'ont pas toujours été propices. A chaque fois; nous avions une petite angoisse, espérant ne pas avoir besoin d'en décrocher un de l'antenne radio... Je n'ai jamais su si c'était vrai, mais les Pompiers des Vans nous ont raconté que c'était déjà arrivé...

Coucher de soleil sur le Serre de Barre Les derniers jours à la tour ont été animés par quelques évènements qui sortaient un peu de l'ordinaire. Une personne avait été portée disparue sur les rives du Chassezac, et nous étions au coeur du dispositif de recherche, pendant deux jours. Malheureusement, il fut retrouvé bien trop tard par les secours, et ce fut donc notre premier "delta", notre première personne décédée. Il y avait eu pas mal d'accidents (des chutes graves, des gamelles à vélo, des accidents dans les cours d'eau...), mais là nous avions eu le bilan en direct.

Une nuit, alors que j'étais "de matinée" et donc que je dormais sous la verrière de la tour, le bipper de la tour avait été activé. J'ai le sommeil plutôt lourd, il fallu deux séries de bips pour que j'émerge et que je comprenne qu'on était appelé en urgence. J'ai allumé la radio, pour savoir ce que le CODIS voulait. Une intervention avait lieu dans un endroit reculé en montagne, le signal radio des véhicules d'intervention ne passait pas et n'atteignait pas le CODIS. Notre Tour avait donc été réveillée brutalement réactivée pour servir d'intermédiaire entre les deux : en tant que point haut, notre antenne radio arrosait largement la montagne ardéchoise. Nous devions donc transférer les demandes du CODIS aux véhicules d'intervention, puis des véhicules vers le CODIS. Cela dura un long moment ; j'avais déjà été très stressé par le bipper, mais la gravité de l'intervention en rajoutait une couche. Sans parler de la mauvaise qualité du signal radio et de la terminologie incompréhensible des médecins... Heureusement, Ben, qui avait aussi été réveillé et qui m'entendait parler à la radio, était monté m'épauler, et à nous deux, nous arrivions à nous en sortir, l'un ou l'autre corrigeait les transmissions de données incomplètes...

Vers la fin du mois, alors que nous n'avions plus que quelques jours à faire, notre adjudant-chef nous appela pour nous faire une proposition. Des deux guetteuses du mois d'Août de la vigie du centre-Ardèche (la tour de Sainte-Marguerite), l'une avait déclaré forfait et l'autre était obligée de décaler son arrivée d'une semaine. On nous proposa donc de rempiler pour un mois. Ben n'en pouvait plus, mais il accepta quand même de faire la semaine de plus. Moi, je n'avais rien prévu d'autre, le boulot me plaisait et même, me faisait du bien, et après tout, c'était plutôt pas mal payé. Je décidai donc de guetter aussi au mois d'Août. Mes parents allaient faire la gueule :-D

J'avais fini par recevoir la lettre envoyée par "mon" niçois ; après les courriers précédents, qui étaient chaleureux et toujours teintés d'une ambiguïté excitante, cette lettre-là était froide et distante. J'en étais bouleversé, et il allait me falloir du temps pour bien digérer ce changement. Un nouveau mois d'isolement dans une nouvelle tour allait me faire beaucoup de bien. Du moins en théorie.





(c) photo : Mathias BILLIEZ, reproduction interdite.

Notes

[1] Malheureusement pas disponible sur Deezer.com ; je ferais peut-être un billet avec des extraits, un de ces quatre.

mardi 1 juillet 2008

Mercredi 1er Juillet 1998 - Nouvelle saison chez les pompiers

La vigie du Serre de Barre Après avoir passé le cap des 30 ans, je me suis surpris à regarder en arrière. Plus de 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre symbolique, une occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque qui a contribué, plus que toute autre, à ce que je suis aujourd'hui.

Je suis parti tôt le matin du bivouac de Gournier, dans les Gorges de l'Ardèche, car la route était longue, et les touristes nombreux. Malgré tout, je suis arrivé très en avance à Privas, au Service Département d'Incendies et Secours, et ai été accueilli par l'Adjudant-Chef qui s'occupait des pompiers saisonniers. Les autres sont arrivés progressivement, et j'ai retrouvé des têtes connues de l'été précédent : nous étions plusieurs à rempiler.

Très vite nous nous sommes mis au boulot ; les deux premières journées étaient consacrées à la formation, et il y avait beaucoup de choses à transmettre aux nouveaux. Et quelques procédures avaient changé. On nous a distribué le petit matériel et l'uniforme, et on nous a annoncé nos affectations. Cela démarrait mal pour moi : alors que j'avais demandé, comme l'année précédente, la vigie du Serre du Pied de Boeuf située au-dessus de Privas et baptisée Gélon 34 en langage codé, le SDIS m'avait affecté à l'extrémité sud du département, à la vigie du Serre de Barre, au-dessus du village des Vans. Me voilà envoyé à Gélon 30, une tour réputée difficile et très animée. J'étais blasé et ennuyé : je ne savais pas si, finalement, le mobile acheté par mes parents allait passer. J'avais des papiers militaires importants à remplir, ça pouvait être gênant pour mon Objection de Conscience... Bref, c'était mal engagé.

Nous avons quitté Privas pour rejoindre la caserne traditionnelle pour la formation des pompiers ardéchois, dans le beau village de Burzet, sur les contreforts de la montagne ardéchoise. Au cours des deux jours de cours et travaux pratiques, je pus faire plus ample connaissance des nouveaux guetteurs, et notamment ceux que j'étais amené à "cotoyer" en Juillet sur les ondes du dispositif radio. Je fis connaissance aussi avec Ben, mon co-guetteur, qui avait été affecté avec moi au Serre de Barre en Juillet. Cela le peinait beaucoup moins que moi puisqu'il habitait à proximité.

Le jeudi, Ben et moi avons rejoint le sud-Ardèche et la caserne des Vans, après un petit détour par un supermarché pour faible le plein de vivres (nous allions être isolés un mois en haut de notre montagne, il fallait bien remplir le frigo pour quelques jours). Arrivés à la Caserne, le chef nous attendait, nous avons donc immédiatement pris la route pour rejoindre la tour. Les pompiers m'avaient assurés que je pouvais aller jusque là-haut avec ma voiture, mais ils avaient oublié qu'eux utilisaient des véhicules tout terrain hauts, et que ma Ford Fiesta était un peu basse du cul (et chargée à bloc). Moi qui suis trouillard comme pas deux en voiture, je n'ai pas été déçu du détour. Entre les moments où le ventre de la voiture frottait, les pistes forestières, les pentes parsemées de cailloux qui m'obligeaient à rouler au pas, j'eus largement le temps de stresser et de faire de l'huile... Le summum, l'acmé, la cerise sur le gâteau, ce fut la fin. Alors que je voyais enfin la tour approcher, il ne restait plus qu'une grande montée : une rampe creusée dans le rocher, à flan de montagne, et avec un beau devers sur ma droite (qu'heureusement je ne voyais pas trop... mais que je savais être là). Bref, arrivé en haut, j'étais mort de trouille et j'avais perdu 15 litres d'eau en suant.

C'est seulement là-haut que j'ai pu admirer la tour de guet. Elle était chouette, avec une assise en dur et une partie supérieure en bois et tuiles (cf. photo). Il y avait deux étages : un rez-de-chaussée avec une grande pièce à vivre, une chambre, une cuisine, une salle de bain et des toilettes séparées. A l'étage, il y avait le "chemin" de ronde à 360° sous les verrières, pour surveiller le paysage, le poste de radio fixe, et un petit coin aménagé avec un lit. Tout était en bois, c'était superbe. Moins neuf que l'année d'avant, mais beaucoup plus spacieux.

Après la visite des lieux, les pompiers nous ont laissé les consignes habituelles (la liste des fumées régulières et normales, comme les panaches des centrales nucléaires de la vallée du Rhône ou celle d'un incinérateur) puis sont partis. Ben et moi nous nous sommes tranquillement installés. Après quelques discussions, nous avions décidé d'alterner chacun une nuit dans la chambre et une nuit sous la verrière (à la belle étoile, en quelque sorte, car la verrière ne s'obturait pas), histoire d'avoir au moins une nuit sur deux correcte. Celui de nous qui dormait à l'étage aurait la charge de faire la météo de 08h00[1] ; l'autre pouvait vaquer à ses occupations (sauf problème majeur ou suivi d'incendies). Nous nous relevions toutes les 3 heures, juste avant les météos (à 11h, 14h et 17h). J'avais pu roder ce système l'année d'avant : 3h de surveillance, c'est usant pour la concentration et les yeux.

Ben fit la première météo, à 17h, puis me passa le relai. Je clôturais notre première journée à la tour de guet à 20h, quelques minutes avant que ne débute notre premier orage. Quand on est sur un point haut comme le sommet d'une montagne, on redoute forcément ce genre d'évènement climatique, aussi minime soit-il. Mais cet orage-là ne fut pas très méchant.

La première soirée fut paisible. Ben et moi nous entendions bien et avions des tas de choses à nous raconter. Nous nous sommes aussi découvert quelques connaissances en commun.

Les jours suivants, je n'ai pas noté grand chose dans mon carnet, il ne s'est donc rien passé d'extraordinaire. Nous avons quand même eu de la visite dans le week-end : mon copain Cédric, qui logeait dans un camping pas très loin, vint passer une journée avec nous, et le dimanche, la copine de Ben vint aussi un bon moment. C'était plutôt une bonne chose que nous ayons tous les deux des visites. L'année d'avant, au Pied de Boeuf, nous avions été vraiment très isolés, et avions vu très peu de monde, en dehors de quelques randonneurs égarés.

Pendant la formation à Burzet, nous avions conspiré entre guetteurs redoublant, loin des oreilles des pompiers permanents, afin de remettre en place des séances de Radio Gélons. Cela consistait à prendre une fréquence non utilisée du réseau radio (généralement le canal 5) afin de discuter entre guetteurs du département (il y avait 5 tours de guet, mais la plus au nord était trop loin pour que les communications radio aillent jusque chez eux). Cela se faisait bien sûr en dehors des heures de travail, quand il n'y avait aucun risque ni aucune intervention en cours. C'était (un peu) interdit, mais nous avions besoin de ce lien pour comparer nos expériences et discuter de nos problèmes. Bref, je n'ai même pas honte, mais j'étais l'instigateur de Radio Gélons. Nous avions prévu une séance par semaine le dimanche soir, et dès le dimanche 5 juillet, 3 des 4 vigies de la collusion échangeaient sur les ondes.

Le lendemain, Ben apprit qu'il était reçu au bac. Il était heureux comme tout car cela semblait inattendu. Mais cela changeait un peu ses plans : il allait être obligé de s'absenter quelques jours pour aller s'inscrire en BTS, en fin de semaine.

Le mardi 07, le temps était exécrable. De 02h à 06h du matin, nous avions eu un très gros orage. J'étais sous la verrière, j'étais donc aux premières loges ! Les autres nuits avaient été de magnifiques ciels étoilés, mais celle-là... Ouch ! Nous étions réellement au coeur de l'orage, les éclairs zébraient le ciel dans tous les sens et le tonnerre pétaradait fort, c'était beau et impressionnant. Le genre de situation qui fait se sentir tout petit... Ce qui devait arriver arriva : une châtaigne tomba juste à coté de la tour, sur l'antenne radio. J'avais heureusement débranché la radio, mais nous découvrîmes très vite que plus rien ne fonctionnait : le courant avait sauté. Nous n'avions plus de radio fixe, plus de lumière, plus de frigo, plus d'eau courante (une pompe électrique faisait circuler l'eau de la citerne). Heureusement, le frigo était presque vide et nous n'étions pas coupés du monde : un appareil de radio portable nous permettait de contacter le CODIS (le centre opérationnel départemental d'incendies et secours, en gros, le centre qui gère les appels au 18, et à qui nous donnions les alertes de départs de feu). Mon téléphone portable fonctionnait aussi (finalement, le signal ne passait pas trop mal à la tour, probablement parce que c'était un point haut), de même qu'un portable dont nous avait équipé le SDIS. Nous avons alerté notre hiérarchie de nos malheurs, mais personne ne vint réparer le jour même (vu notre isolement, c'était compréhensible).

Ce jour-là, les parents de Ben passèrent à la tour. Ils apportaient un petit ravitaillement bienvenu, ainsi que quelques papiers que Ben devait signer. Ils restèrent un bon moment, ce qui nous a pas mal occupé : avec l'eau qui était tombée, le risque de feu était extrèmement faible. Et la visibilité sur les paysages alentours était très réduite, ce qui limitait notre capacité de détection. Mais le soleil revint en fin de journée, et le vent se leva. Les jours suivants, à cause des conditions propices aux feux, nous n'eûmes pas le temps de chômer...





(c) photo : h]Ubiquist, juillet 1998. Sous licence Creative Commons By-NC-SA (paternité, pas d'utilisation commerciale, partage à l'identique).

Notes

[1] Parmi les activités des guetteurs, il n'y avait pas que la surveillance des départs de feu. Toutes les 3h de 08h à 20h, les 5 tours de guet indiquaient leurs conditions météorologiques sur la fréquence radio départementale du Service d'Incendies et Secours. Trois facteurs sont relevés : la température, la vitesse et l'orientation du vent, et la distance de visibilité. Ces paramètres permettaient d'avoir une idée du niveau de risque de feu d'une journée et des suivantes. Toutes les explications sur les activités des vigies sont ici.