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Mot-clé - Tour de guet

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lundi 1 septembre 2008

Mardi 1er Septembre 1998 - Retour à la civilisation

Sainte-Marguerite - La vigie Après avoir passé le cap des 30 ans, je me suis surpris à regarder en arrière. Plus de 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre symbolique, une occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque qui a contribué, plus que toute autre, à ce que je suis aujourd'hui.

Tensions. C'est le terme qui résume le mieux les derniers jours passés à la tour de guet de Sainte-Marguerite. Ma collègue Flo et moi n'étions plus du tout sur la même longueur d'onde, et limitions nos interactions. La moindre remarque était prétexte à vexation, aussi bien de mon coté que du sien, et nous n'avions plus rien à nous dire. De toute façon quand on parlait, on finissait toujours par s'engueuler (coupdechaud) .

Les départs d'incendies étaient devenus rares grâce aux averses régulières et aux petits orages, l'activité était donc très réduite, rythmée uniquement par quelques écobuages le matin, et par les bulletins météo que nous passions toutes les trois heures. Les températures avaient baissé, aussi, et les nuits commençaient à être un peu froide dans la caravane. Une ou deux fois, quand le vent soufflait, il nous est arrivé de dormir dans la chapelle, beaucoup mieux isolée.

C'est sans tristesse que j'ai commencé à ranger mes affaires pour plier bagages et fermer la tour. Ce mois d'Août avait été éprouvant, aussi bien par les conditions de vie spartiates que par ma relation avec Flo. Les deux autres mois où j'avais été pompier saisonnier m'avaient laissé de bien meilleurs souvenirs, et j'avais même été ennuyé de partir de la Vigie du Pied de Boeuf, en Août de l'année précédente.

En dehors de la compagnie de Flo, c'était un boulot que j'appréciais énormément. L'isolement géographique, la contrainte de ne pas quitter la Tour pendant un mois, le coté ermite, la possibilité d'avoir du temps pour réfléchir et penser, les grandes responsabilités du poste... Tout cela me plaisait. J'avais aussi beaucoup profité de ces deux mois loin de tout pour faire la paix avec moi-même, pour accepter certaines choses importantes comme mon homosexualité, et pour casser le cercle vicieux d'échecs qui s'était emparé de moi depuis un an. J'avais intériorisé une nouvelle dynamique, une nouvelle force, et j'ai presque réussi tout ce que j'ai entrepris depuis, dans une spirale vertueuse où mes projets coïncidaient avec mes rencontres des bonnes personnes au bon moment.

Je n'ai jamais rempilé pour une saison de volontariat. J'aurais bien voulu, je reste assez nostalgique de ce boulot, qui, en dehors des pics de stress dus aux départs d'incendies, est assez paisible et agréable. En 2004, j'avais fait acte de candidature ; c'était une période où je n'allais pas très très bien et où j'avais besoin de recul. Je n'avais malheureusement pas été retenu, j'étais juste sur liste d'attente. J'ai donc organisé mes vacances, et c'est la veille de la prise de poste du mois d'Août qu'ils m'ont appelé pour faire un remplacement ! C'était bien trop tard pour moi, je devais être en Bretagne ou en Vendée, j'étais passé à autre chose. Mais je ne dis pas que je ne le referais pas. Pour l'anecdote, Flo a refait une saison de pompier, l'année suivante. Elle était avec un de mes amis, et cela n'a apparemment pas été toujours facile. Étonnant, non ?

En ce mardi 1er septembre 1998, nous avons bouclé la caravane, nettoyé la tour. En démontant la "douche", nous nous sommes aperçu avec les pompiers de Vals qu'un beau nid de guêpes avait établi domicile à coté de la prise d'eau. Nous comprenions beaucoup mieux pourquoi les guêpes étaient si fréquentes quand nous tentions une douche. Et dire que nous les pensions attirées par l'eau : non, non, elles habitaient juste là.

Puis nous avons quitté le site, avec juste une pause avec Flo pour déposer la clé de la Chapelle dans la boite à lettres du curé de Chirols (enfin, je crois que c'était à Chirols). Pour Flo et moi, les routes se séparaient là. Elle aurait souhaité qu'on se dise au-revoir à Aubenas, mais j'étais pressé de tourner la page. Elle me fit un petit discours sur le thème du "Malgré tout ce qu'on s'est dit, c'était super-méga-génial de bosser avec toi, tu vois". En mon for intérieur, j'étais plutôt sur le thème du "Cause toujours tu m'intéresses, et dépêche toi d'en finir". C'est que je suis rancunier, voyez-vous, et elle m'avait mené une vie d'enfer. Ceci dit, je pense le lui avoir bien rendu, Un partout, balle au centre.

Nous nous sommes donc séparés là. Je fonçai immédiatement sur Aubenas, sans un regard en arrière et sans regret, notamment pour aller prendre possession de mon appartement : avec mon service militaire sous forme d'objection de conscience, et je réaménageai pour deux ans en Ardèche.

Je pris enfin une douche, après trois semaines de toilette limitée : il n'est pas meilleure sensation que de se sentir aussi propre. C'était du bonheur total. Je fis enfin un aller-retour en Touraine, chez mes parents, pour récupérer mes affaires. A l'époque, tout tenait encore dans une voiture. Deux ans plus tard, il me faudra 4 voitures pour déménager vers Montpellier 0:-) . Je me réinstallai dans la même résidence où j'avais été étudiant, et que je n'avais quitté qu'un an plus tôt. Je ne comprendrais que bien plus tard que c'était une erreur. Mais à cet instant-là, je ne pouvais pas l'imaginer. Je m'apprêtais à changer de rythme, à basculer dans la vie active. Le défi de mon service civil m'intimidait un peu, mais j'étais impatient de démarrer.

mardi 1 juillet 2008

Mercredi 1er Juillet 1998 - Nouvelle saison chez les pompiers

La vigie du Serre de Barre Après avoir passé le cap des 30 ans, je me suis surpris à regarder en arrière. Plus de 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre symbolique, une occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque qui a contribué, plus que toute autre, à ce que je suis aujourd'hui.

Je suis parti tôt le matin du bivouac de Gournier, dans les Gorges de l'Ardèche, car la route était longue, et les touristes nombreux. Malgré tout, je suis arrivé très en avance à Privas, au Service Département d'Incendies et Secours, et ai été accueilli par l'Adjudant-Chef qui s'occupait des pompiers saisonniers. Les autres sont arrivés progressivement, et j'ai retrouvé des têtes connues de l'été précédent : nous étions plusieurs à rempiler.

Très vite nous nous sommes mis au boulot ; les deux premières journées étaient consacrées à la formation, et il y avait beaucoup de choses à transmettre aux nouveaux. Et quelques procédures avaient changé. On nous a distribué le petit matériel et l'uniforme, et on nous a annoncé nos affectations. Cela démarrait mal pour moi : alors que j'avais demandé, comme l'année précédente, la vigie du Serre du Pied de Boeuf située au-dessus de Privas et baptisée Gélon 34 en langage codé, le SDIS m'avait affecté à l'extrémité sud du département, à la vigie du Serre de Barre, au-dessus du village des Vans. Me voilà envoyé à Gélon 30, une tour réputée difficile et très animée. J'étais blasé et ennuyé : je ne savais pas si, finalement, le mobile acheté par mes parents allait passer. J'avais des papiers militaires importants à remplir, ça pouvait être gênant pour mon Objection de Conscience... Bref, c'était mal engagé.

Nous avons quitté Privas pour rejoindre la caserne traditionnelle pour la formation des pompiers ardéchois, dans le beau village de Burzet, sur les contreforts de la montagne ardéchoise. Au cours des deux jours de cours et travaux pratiques, je pus faire plus ample connaissance des nouveaux guetteurs, et notamment ceux que j'étais amené à "cotoyer" en Juillet sur les ondes du dispositif radio. Je fis connaissance aussi avec Ben, mon co-guetteur, qui avait été affecté avec moi au Serre de Barre en Juillet. Cela le peinait beaucoup moins que moi puisqu'il habitait à proximité.

Le jeudi, Ben et moi avons rejoint le sud-Ardèche et la caserne des Vans, après un petit détour par un supermarché pour faible le plein de vivres (nous allions être isolés un mois en haut de notre montagne, il fallait bien remplir le frigo pour quelques jours). Arrivés à la Caserne, le chef nous attendait, nous avons donc immédiatement pris la route pour rejoindre la tour. Les pompiers m'avaient assurés que je pouvais aller jusque là-haut avec ma voiture, mais ils avaient oublié qu'eux utilisaient des véhicules tout terrain hauts, et que ma Ford Fiesta était un peu basse du cul (et chargée à bloc). Moi qui suis trouillard comme pas deux en voiture, je n'ai pas été déçu du détour. Entre les moments où le ventre de la voiture frottait, les pistes forestières, les pentes parsemées de cailloux qui m'obligeaient à rouler au pas, j'eus largement le temps de stresser et de faire de l'huile... Le summum, l'acmé, la cerise sur le gâteau, ce fut la fin. Alors que je voyais enfin la tour approcher, il ne restait plus qu'une grande montée : une rampe creusée dans le rocher, à flan de montagne, et avec un beau devers sur ma droite (qu'heureusement je ne voyais pas trop... mais que je savais être là). Bref, arrivé en haut, j'étais mort de trouille et j'avais perdu 15 litres d'eau en suant.

C'est seulement là-haut que j'ai pu admirer la tour de guet. Elle était chouette, avec une assise en dur et une partie supérieure en bois et tuiles (cf. photo). Il y avait deux étages : un rez-de-chaussée avec une grande pièce à vivre, une chambre, une cuisine, une salle de bain et des toilettes séparées. A l'étage, il y avait le "chemin" de ronde à 360° sous les verrières, pour surveiller le paysage, le poste de radio fixe, et un petit coin aménagé avec un lit. Tout était en bois, c'était superbe. Moins neuf que l'année d'avant, mais beaucoup plus spacieux.

Après la visite des lieux, les pompiers nous ont laissé les consignes habituelles (la liste des fumées régulières et normales, comme les panaches des centrales nucléaires de la vallée du Rhône ou celle d'un incinérateur) puis sont partis. Ben et moi nous nous sommes tranquillement installés. Après quelques discussions, nous avions décidé d'alterner chacun une nuit dans la chambre et une nuit sous la verrière (à la belle étoile, en quelque sorte, car la verrière ne s'obturait pas), histoire d'avoir au moins une nuit sur deux correcte. Celui de nous qui dormait à l'étage aurait la charge de faire la météo de 08h00[1] ; l'autre pouvait vaquer à ses occupations (sauf problème majeur ou suivi d'incendies). Nous nous relevions toutes les 3 heures, juste avant les météos (à 11h, 14h et 17h). J'avais pu roder ce système l'année d'avant : 3h de surveillance, c'est usant pour la concentration et les yeux.

Ben fit la première météo, à 17h, puis me passa le relai. Je clôturais notre première journée à la tour de guet à 20h, quelques minutes avant que ne débute notre premier orage. Quand on est sur un point haut comme le sommet d'une montagne, on redoute forcément ce genre d'évènement climatique, aussi minime soit-il. Mais cet orage-là ne fut pas très méchant.

La première soirée fut paisible. Ben et moi nous entendions bien et avions des tas de choses à nous raconter. Nous nous sommes aussi découvert quelques connaissances en commun.

Les jours suivants, je n'ai pas noté grand chose dans mon carnet, il ne s'est donc rien passé d'extraordinaire. Nous avons quand même eu de la visite dans le week-end : mon copain Cédric, qui logeait dans un camping pas très loin, vint passer une journée avec nous, et le dimanche, la copine de Ben vint aussi un bon moment. C'était plutôt une bonne chose que nous ayons tous les deux des visites. L'année d'avant, au Pied de Boeuf, nous avions été vraiment très isolés, et avions vu très peu de monde, en dehors de quelques randonneurs égarés.

Pendant la formation à Burzet, nous avions conspiré entre guetteurs redoublant, loin des oreilles des pompiers permanents, afin de remettre en place des séances de Radio Gélons. Cela consistait à prendre une fréquence non utilisée du réseau radio (généralement le canal 5) afin de discuter entre guetteurs du département (il y avait 5 tours de guet, mais la plus au nord était trop loin pour que les communications radio aillent jusque chez eux). Cela se faisait bien sûr en dehors des heures de travail, quand il n'y avait aucun risque ni aucune intervention en cours. C'était (un peu) interdit, mais nous avions besoin de ce lien pour comparer nos expériences et discuter de nos problèmes. Bref, je n'ai même pas honte, mais j'étais l'instigateur de Radio Gélons. Nous avions prévu une séance par semaine le dimanche soir, et dès le dimanche 5 juillet, 3 des 4 vigies de la collusion échangeaient sur les ondes.

Le lendemain, Ben apprit qu'il était reçu au bac. Il était heureux comme tout car cela semblait inattendu. Mais cela changeait un peu ses plans : il allait être obligé de s'absenter quelques jours pour aller s'inscrire en BTS, en fin de semaine.

Le mardi 07, le temps était exécrable. De 02h à 06h du matin, nous avions eu un très gros orage. J'étais sous la verrière, j'étais donc aux premières loges ! Les autres nuits avaient été de magnifiques ciels étoilés, mais celle-là... Ouch ! Nous étions réellement au coeur de l'orage, les éclairs zébraient le ciel dans tous les sens et le tonnerre pétaradait fort, c'était beau et impressionnant. Le genre de situation qui fait se sentir tout petit... Ce qui devait arriver arriva : une châtaigne tomba juste à coté de la tour, sur l'antenne radio. J'avais heureusement débranché la radio, mais nous découvrîmes très vite que plus rien ne fonctionnait : le courant avait sauté. Nous n'avions plus de radio fixe, plus de lumière, plus de frigo, plus d'eau courante (une pompe électrique faisait circuler l'eau de la citerne). Heureusement, le frigo était presque vide et nous n'étions pas coupés du monde : un appareil de radio portable nous permettait de contacter le CODIS (le centre opérationnel départemental d'incendies et secours, en gros, le centre qui gère les appels au 18, et à qui nous donnions les alertes de départs de feu). Mon téléphone portable fonctionnait aussi (finalement, le signal ne passait pas trop mal à la tour, probablement parce que c'était un point haut), de même qu'un portable dont nous avait équipé le SDIS. Nous avons alerté notre hiérarchie de nos malheurs, mais personne ne vint réparer le jour même (vu notre isolement, c'était compréhensible).

Ce jour-là, les parents de Ben passèrent à la tour. Ils apportaient un petit ravitaillement bienvenu, ainsi que quelques papiers que Ben devait signer. Ils restèrent un bon moment, ce qui nous a pas mal occupé : avec l'eau qui était tombée, le risque de feu était extrèmement faible. Et la visibilité sur les paysages alentours était très réduite, ce qui limitait notre capacité de détection. Mais le soleil revint en fin de journée, et le vent se leva. Les jours suivants, à cause des conditions propices aux feux, nous n'eûmes pas le temps de chômer...





(c) photo : h]Ubiquist, juillet 1998. Sous licence Creative Commons By-NC-SA (paternité, pas d'utilisation commerciale, partage à l'identique).

Notes

[1] Parmi les activités des guetteurs, il n'y avait pas que la surveillance des départs de feu. Toutes les 3h de 08h à 20h, les 5 tours de guet indiquaient leurs conditions météorologiques sur la fréquence radio départementale du Service d'Incendies et Secours. Trois facteurs sont relevés : la température, la vitesse et l'orientation du vent, et la distance de visibilité. Ces paramètres permettaient d'avoir une idée du niveau de risque de feu d'une journée et des suivantes. Toutes les explications sur les activités des vigies sont ici.