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Mot-clé - Starmania

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dimanche 19 avril 2009

Tentative d'exégèse de propos trentenaires

Imaginez un monde dominé par les médias, où la "starisation" est un aboutissement. Un monde où les populations sont soumises par la peur et vivent dans l'isolement, où l'insécurité et le terrorisme règnent. Un monde ravagé par la pollution, où l'avenir apparait de plus en plus bouché pour les jeunes, qui n'ont plus guère que la rébellion ou la casse pour se faire entendre. Imaginez un pays où un président populiste est élu grâce à son affichage pour des valeurs très à droite, et même au-delà. Un président qui ne rêve que d'être star, et qui s'est marié avec une star. Une "première dame" célèbre, que l'on a vu régulièrement nue par le passé, et qui cache mal ses ambitions et sa soif de pouvoir...

Contrairement à ce que vous commencez à penser, ce monde et ce pays n'existent pas. Il s'agit d'une vision futuriste faite il y a 30 ans, imaginant ce que pourrait être notre monde après l'an 2000. C'est incroyablement ressemblant, n'est-ce pas ?

L'univers décrit ci-dessus est issu de l'opéra-rock "Starmania", qui a fait ses débuts il y a 30 ans et quelques jours (la première représentation a eu lieu le 10 avril 1979). Je vous imagine déjà en train de sourire à l'idée des quelques titres très célèbres issus de ce spectacle un peu kitsch et vieillot ("Le monde est stone", "Ziggy", "SOS d'un terrien en détresse"...). Mais Starmania, c'est beaucoup plus qu'un CD de 12 titres célèbres.

Car mettons-nous tout de suite d'accord, il n'y a qu'une seule vraie version admissible : celle qui restitue le live intégral de 1979. Il s'agit d'un récit complet qui mêle des intrigues et les histoires de trois couples qui s'aiment et/ou se déchirent. C'est incroyablement plus complet que le CD simple, qui ne restitue que quelques titres phares. C'est comme si on résumait Les Noces de Figaro à deux ou trois airs comme "Se vuol ballare" ou "Voi che sapete che cosa è amor". Hérétique. La trame générale est beaucoup plus complexe et riche.

Quelques mots sur l'histoire : les destins de trois couples s'entremêlent au cours des 2h30 de spectacle. D'abord, Zéro Janvier et Stella Spotlight. Janvier est un grand homme d'affaire ; ambitieux, il finira par se faire élire à la tête de l'Occident (pays unique gigantesque, mais dont on ne connait pas les contours), grâce à des idées nauséabondes dignes de notre extrême-droite. Il a le pouvoir, mais ne rêve que d'une chose : être un artiste. Stella Spotlight, elle, est justement une actrice, réputée pour ses films où elle apparait toujours plus ou moins habillée. Surtout moins. Star sur le déclin, elle abandonne sa carrière pour nourrir ses ambitions et mettre la main sur le pouvoir, grâce à son mariage avec Zéro Janvier.

Second couple, Johnny Rockfort et Sadia : lui est un banlieusard désœuvré qui veut faire parler de lui ; elle est en réalité un travesti, "fille" à Papa, et elle a la même ambition. Pour atteindre la célébrité, ils fondent les Etoiles Noires, un groupuscule terroriste qui n'hésite pas à assassiner des milliers de personnes pour semer le trouble. Ce couple sera mis en danger par Crystal, la présentatrice de l'émission numéro 1 à l'audimat, Starmania. En voulant réaliser une interview de l'ennemi public Johnny Rockfort, elle tombe amoureuse de lui et décide de rejoindre les Etoiles Noires et Johnny. Sadia lui en voudra à mort, et finira par trahir ses terroristes d'amis en les dénonçant aux autorités, favorisant d'ailleurs ainsi l'élection de Zéro Janvier.

Le dernier couple n'en est pas tout à fait un. Il s'agit d'un binôme formé par Marie-Jeanne, serveuse dans un café des Souterrains (on ne vit pas à la surface mais sous terre), là où se réunissent secrètement les Etoiles Noires, et par Ziggy, un DJ gay que Marie-Jeanne aime, sans retour. Cette dernière n'aspire qu'à une chose : pouvoir retourner à la Surface et vivre une vie simple. Ziggy, par contre, comme les autres, ne désire que devenir quelqu'un de célèbre.

Les couples se font et se défont, sur une trame de lutte pour le pouvoir, de politique, de trahison et de recherche de célébrité. Les propos ont 30 ans mais sonnent curieusement et furieusement contemporains : soit ils sont intemporels et indémodables, soit notre monde n'a pas évolué en 3 décennies, soit Michel Berger et Luc Plamondon, les deux auteurs, étaient un peu visionnaires. C'est épatant de voir tous les sujets qui ont été traités. Certains n'ont (malheureusement) pas vieilli, comme par exemple la vision d'un monde occidental prédominant et arrogant face aux populations moins développées, et qui vit l'immigration comme un pillage.

Mais vus depuis le monde de 1979, certains faits sont une vraie anticipation du futur[1]. La pression policière et sécuritaire est croissante, la société devient basée sur la peur et la défiance vis-à-vis des autres, les individus sont de plus en plus seuls, solitaires, et noyés dans la masse de l'anonymat. Les politiques médiatisent de plus en plus leur intimité que la société de l'image diffuse en permanence grâce à l'omniprésence des médias. Le terrorisme de masse devient un moyen d'expression. Les religions classiques sont dépassées et favorisent le développement des sectes, qui profitent et usent de la paranoïa ambiante. Les médias deviennent d'ailleurs un peu de nouveaux prophètes. On entrevoit aussi, à mon sens, des modes de vie qui ne peuvent aboutir qu'à la catastrophe. Ainsi, l'utilisation jusqu'à la dernière miette des ressources de la planète, la consommation à outrance ou le gaspillage sont discrètement dénoncés. Les choses ont tellement peu évolué en 30 ans que cela en est effrayant...

Starmania se place à la fin des Seventies[2], grande période de la libération sexuelle, et cela se ressent. L'homosexualité y est clairement abordée grâce à la célèbre chanson de Ziggy, de même que le travestissement : Sadia est incontestablement un homme travesti, et cela place donc sa relation avec Johnny Rockfort sous un angle complètement original. Est-ce que ces sujets seraient traités de manière aussi frontale aujourd'hui ? Rien n'est moins sûr, le retour d'une pudibonderie de façade, sous l'influence des Etats-Unis, a probablement fait régresser un peu les pensées et les mœurs, du moins en apparence, pour le politiquement correct. Il n'y a une chose qui n'a pas pu être anticipée : les années SIDA, dès le début des années 80, imprévisibles et destructrices, et qui ont marqué de manière irrémédiable la génération qui a grandi avec.

Pour en revenir aux médias, Starmania n'a pas du tout vu arriver la déferlante Internet, forcément, mais épingle la domination qu'exerce la télévision sur la société. Tout y passe, du détournement d'information à la diffusion d'informations erronées, de l'intrusion dans la vie privée des grands de ce monde (y compris les choses les moins avouables ou les plus dérangeantes), aux liaisons dangereuses entre les politiques et les médias. Je ne sais pas si ce domaine relève de l'anticipation des années 2000 ou de la critique des années 70, mais j'ai quand même l'impression que les choses ont empiré depuis quelques années...

Starmania est un curieux mélange. Comédie musicale / opéra rock, elle a autrement plus d'envergure que tout ce qui a pu se faire en France depuis. Je subis à la salle de sport les extraits des actuelles comédies musicales sur Mozart ou Cléopâtre, et c'est un vrai drame : cela n'a aucune profondeur. Certes, je suis assez d'accord, Starmania n'est pas de la grande musique, c'est répétitif, et il n'y a pas de grandes voix[3]. C'est un ensemble bien ficelé, agrémenté de quelques perles intemporelles magnifiques, comme le "Tango de l'amour et de la mort", la "Petite musique terrienne", "Monopolis" ou "Les uns contre les autres". Prenez le temps de vous pencher sur les textes, très souvent superbement ciselés : beaucoup de paroles vous toucheront, et les sujets abordés, toujours d'actualités, vous parleront.

Politique, médias, consommation, environnement... Tout était déjà en place il y a 30 ans, en tout cas suffisamment pour qu'en 1979, on puisse décrire facilement le monde tel qu'il serait en 2000. Depuis 1979, le monde a évolué plutôt dans le sens imaginé. N'est-ce pas inquiétant ?





Ce billet est bien sûr dédié à Zéro Janvier ;-) .

Notes

[1] Enfin, j'espère ne pas trop me tromper, je n'avais guère que deux ans en 1979, hein.

[2] Mon dieu, je suis un pur produit des Seventies. Ça calme...

[3] France Gall fait Crystal, donc, hein, on peut pas dire que ça déchire sa race en vocalises. Même si France Gall a un beau rôle.