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dimanche 20 juillet 2008

Lundi 20 Juillet 1998 - Les randonneurs

La tour du Serre de Barre, vue vers l'ouest Après avoir passé le cap des 30 ans, je me suis surpris à regarder en arrière. Plus de 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre symbolique, une occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque qui a contribué, plus que toute autre, à ce que je suis aujourd'hui.

La vie dans la Tour de guet avait repris un rythme normal. Ben, le guetteur avec qui j'avais commencé le mois mais qui s'était absenté, était revenu le 13 juillet. Nous vivions donc à nouveau en fonction des bulletins météo que nous passions toutes les trois heures, ainsi qu'au rythme des départs d'incendie.

Ces derniers n'étaient pas très nombreux, en moyenne nous en avons peut-être eu moins d'un par jour sur le mois, mais évidemment, il suffit de rater le départ du feu pour que cela vire rapidement à la catastrophe. Tourner en rond, au sens propre, sous la verrière de la vigie m'offrait un sacré luxe : j'avais du temps pour réfléchir à l'année écoulée. Lorsque vos yeux cherchent très mécaniquement le moindre signal d'un départ de feu, l'esprit est libre de faire ce qu'il veut. J'ai donc passé de longues heures à analyser tout ce qui s'était passé en un an. Mon départ d'Ardèche, l'arrivée à Annecy, l'échec de ma formation, l'échec de mon concours, l'échec de mes recherches d'emploi, l'échec de mes amours. Tout avait été de mal en pis pendant 8 mois. Puis le vent favorable avait de nouveau soufflé, j'avais croisé les bonnes personnes au bon moment et étais de retour en Ardèche. Grâce à ce long travail sur moi, je voyais aussi poindre certains faits nouveaux. Malgré mon intérêt pour les sciences de l'environnement et les bonnes dispositions que j'avais dans certains domaines, je n'étais pas un gars de terrain : cela ne pouvait manquer de poser des problèmes.

Depuis le retour de Ben, la vigie était très animée. Régulièrement, sa bande de potes venait squatter la tour (il y avait de la place pour loger tout le monde). Nous avons passé de longues soirées à écouter de la musique, et s'il y a un album qui a particulièrement marqué cette époque, c'est Night to night, de Geoffrey ORYEMA [1]. Il a tourné en boucle pendant des jours et des jours, Ben et moi ne pouvions en décrocher. De sa bande de copains, je ne me souviens que d'un blondinet à la musculature impressionnante et d'un beur qui ne mettait jamais de sous-vêtements sous ses shorts :-p Pourtant, ils étaient bien 5 ou 6 à chaque fois. Cela ne m'a jamais posé le moindre problème, ils étaient respectueux de nos contraintes et de notre rythme de vie. Cependant, ils ravitaillaient Ben en résine illicite, ce qui ne me plaisait pas trop, notamment quand Ben commençait son tour de garde en allant fumer un pétard. Il n'a cependant jamais laissé passer le moindre feu, donc mes a priori n'étaient pas justifiés.

La vallée du Chassezac Nous avions aussi très souvent la visite des parents de Ben, agriculteurs dans les plaines que nous surveillions. A chaque fois, ils nous apportaient du ravitaillement, ainsi que des fromages de chèvre de leur production. Quel régal ! Je ne me souviens pas d'avoir autant mangé qu'à cette époque. Nous faisions des pauses à 10h avec le café et des tartines, un gros repas à midi, un break à 4h à grands renforts de fromages de chèvre et un bon repas le soir. Je n'ai jamais été aussi gros : c'est ce mois-là que j'ai atteint mon poids maximum (grâce au crevette power, tout est relatif : j'avais juste atteint 57kg, un "record", quasi l'obésité !). Je devais presque tout reperdre le mois suivant, mais j'anticipe...

Quand nous n'étions que tous les deux, nous n'étions pas isolés pour autant. Les pompiers des Vans venaient nous apporter le courrier et nous ravitailler en eau et en nourriture tous les 3 ou 4 jours. Et il y avait les randonneurs. La tour du Serre de Barre est longée par plusieurs sentiers dont un de Grande Randonnée, et des pelletées de touristes passaient à côté de "chez nous", parfois plusieurs dizaines par jour. Bien évidemment, nous avions souvent droit à des questions sur nos conditions de vie, et elles finissaient toujours par arriver au même point : sans télévision, comment avions nous fait pour suivre la Coupe du Monde de foot ? C'était insupportable.

Il est malgré tout vrai que le site est magnifique, avec un panorama exceptionnel sur la vallée du Chassezac, la montagne ardéchoise, les Cévennes gardoise ou lozérienne, (photo ci-dessus) mais aussi sur la vallée du Rhône (ci-dessous, dans la brume du soir). On y aperçoit le Ventoux, et parfois même des sommets alpins... Le lieu est aussi réputé pour son départ de parapente ; nous en avons vu quelques-uns décoller, mais les conditions météo n'ont pas toujours été propices. A chaque fois; nous avions une petite angoisse, espérant ne pas avoir besoin d'en décrocher un de l'antenne radio... Je n'ai jamais su si c'était vrai, mais les Pompiers des Vans nous ont raconté que c'était déjà arrivé...

Coucher de soleil sur le Serre de Barre Les derniers jours à la tour ont été animés par quelques évènements qui sortaient un peu de l'ordinaire. Une personne avait été portée disparue sur les rives du Chassezac, et nous étions au coeur du dispositif de recherche, pendant deux jours. Malheureusement, il fut retrouvé bien trop tard par les secours, et ce fut donc notre premier "delta", notre première personne décédée. Il y avait eu pas mal d'accidents (des chutes graves, des gamelles à vélo, des accidents dans les cours d'eau...), mais là nous avions eu le bilan en direct.

Une nuit, alors que j'étais "de matinée" et donc que je dormais sous la verrière de la tour, le bipper de la tour avait été activé. J'ai le sommeil plutôt lourd, il fallu deux séries de bips pour que j'émerge et que je comprenne qu'on était appelé en urgence. J'ai allumé la radio, pour savoir ce que le CODIS voulait. Une intervention avait lieu dans un endroit reculé en montagne, le signal radio des véhicules d'intervention ne passait pas et n'atteignait pas le CODIS. Notre Tour avait donc été réveillée brutalement réactivée pour servir d'intermédiaire entre les deux : en tant que point haut, notre antenne radio arrosait largement la montagne ardéchoise. Nous devions donc transférer les demandes du CODIS aux véhicules d'intervention, puis des véhicules vers le CODIS. Cela dura un long moment ; j'avais déjà été très stressé par le bipper, mais la gravité de l'intervention en rajoutait une couche. Sans parler de la mauvaise qualité du signal radio et de la terminologie incompréhensible des médecins... Heureusement, Ben, qui avait aussi été réveillé et qui m'entendait parler à la radio, était monté m'épauler, et à nous deux, nous arrivions à nous en sortir, l'un ou l'autre corrigeait les transmissions de données incomplètes...

Vers la fin du mois, alors que nous n'avions plus que quelques jours à faire, notre adjudant-chef nous appela pour nous faire une proposition. Des deux guetteuses du mois d'Août de la vigie du centre-Ardèche (la tour de Sainte-Marguerite), l'une avait déclaré forfait et l'autre était obligée de décaler son arrivée d'une semaine. On nous proposa donc de rempiler pour un mois. Ben n'en pouvait plus, mais il accepta quand même de faire la semaine de plus. Moi, je n'avais rien prévu d'autre, le boulot me plaisait et même, me faisait du bien, et après tout, c'était plutôt pas mal payé. Je décidai donc de guetter aussi au mois d'Août. Mes parents allaient faire la gueule :-D

J'avais fini par recevoir la lettre envoyée par "mon" niçois ; après les courriers précédents, qui étaient chaleureux et toujours teintés d'une ambiguïté excitante, cette lettre-là était froide et distante. J'en étais bouleversé, et il allait me falloir du temps pour bien digérer ce changement. Un nouveau mois d'isolement dans une nouvelle tour allait me faire beaucoup de bien. Du moins en théorie.





(c) photo : Mathias BILLIEZ, reproduction interdite.

Notes

[1] Malheureusement pas disponible sur Deezer.com ; je ferais peut-être un billet avec des extraits, un de ces quatre.

mardi 8 juillet 2008

Mercredi 08 Juillet 1998 - Remplacement

Après avoir passé le cap des 30 ans, je me suis surpris à regarder en arrière. Plus de 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre symbolique, une occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque qui a contribué, plus que toute autre, à ce que je suis aujourd'hui.

La seconde semaine dans la vigie du Serre de Barre commença avec une bonne nouvelle. Le Service Départemental d'Incendies et Secours avait enfin pu envoyer quelqu'un pour réparer nos problèmes électriques. La tour était de nouveau alimentée en électricité et en eau, Le gars avait un peu galéré : il y avait un nid de guêpes dans le boitier du disjoncteur, et ça a failli mal finir, on a presque été obligé de faire intervenir les pompiers :-D Cependant, il ne réussit pas à remettre la radio en marche, probablement parce que quelque chose avait grillé avec la foudre. Nous étions donc condamnés à utiliser un petit émetteur radio portable pour signaler les feux au CODIS et passer les données météo de notre site. Mais ce n'était pas assez puissant pour faire Radio Gélons, seules les deux tours les plus proches pouvaient nous recevoir avec cet émetteur faiblard.

Mon co-guetteur, Ben, devait s'absenter deux jours pour faire des démarches d'inscription pour sa rentrée en BTS, en septembre. Notre adjudant-chef, une femme un peu ronchonne mais très maternelle avec ses guetteurs, l'avait autorisé à quitter la vigie (nous ne sommes pas censés en bouger pendant notre mois d'affectation), et l'avait fait remplacer par l'un des guetteurs du Serre du Pied de Boeuf du mois d'Août, Mathias. C'était un garçon un peu plus rude, un savoyard, mais le contact est finalement très bien passé.

Pour son premier jour, afin de l'aider à s'adapter, j'ai fait une grosse partie des météos, et nous avons fait la surveillance tous les deux. Après manger, vers 13h30, j'étais cependant seul sous la verrière, j'avais laissé du temps à Mathias pour s'installer. Le vent avait beaucoup forci, et le sol était de nouveau sec, malgré les trombes de la veille. Alors que je regardais en direction des Vans, au nord-ouest, quelle ne fut pas ma surprise de voir un champignon de fumée bien noire s'élever dans le ciel. Un départ de feu qui venait de se produire, à quelques centaines de mètres de la tour.

Incendie du Serre de Barre - 1997 (1) Avec le vent le feu pouvait grossir très vite, et le vent le poussait dans notre direction. J'ai évidemment appelé Mathias en renfort : nous avions eu jusque là peu de départs de feu très sérieux, celui-là n'était pas bon et en plus il était pour notre pomme... Nous avons suivi la procédure : localisation du feu sur les cartes quadrillées de la DFCI (c'était facile, il était juste sous notre nez...) puis appel au CODIS (avec notre petit émetteur pourri). Premier appel :

CODIS07 de Gélon 30 ?

Pas de réponse. Argh. Le stress monte. Deuxième appel :

CODIS07 de Gélon 30 ?

Là, le CODIS nous répond :

Gélon 30 de CODIS07. Standby 15 minutes. Il est trop tôt pour la météo.

Grumph. Je me permets d'insister malgré tout, le feu grossissant :

CODIS07 de Gélon 30, pour signalement de feu urgent

Ici CODIS, vous n'auriez pas plus le dire plus tôt ?

(needkill)

Suivent ensuite quelques échanges avec le CODIS, pour donner l'emplacement du feu (en bordure de la fameuse piste qui permettait d'accéder à la Tour), sa taille, la couleur de la fumée (cela permet de déduire beaucoup de choses, notamment le type de végétation), et faire un briefing météo sur le secteur. Nous commencions à voir les flammes dépasser de la colline, puis la contourner pour remonter vers la crête. La sirène sonna à la caserne des Vans (nous étions à quelques centaines de mètres juste au dessus du village, ce bruit-là porta bien), mais il fallu de longues minutes pour que les premiers CCF2000 arrivent jusqu'à nous. Une bonne demi-heure d'attente qui nous parut bien longue (et que Mathias occupa en prenant les photos présentées ici).

Entretemps, pour nous occuper, la vigie de la Tour de Brison, située en face de nous dans la vallée, à 25 ou 30km, nous passa un message.

Gélon 30 de Gélon 31. Vous n'auriez pas un feu sur votre secteur, là ??

re- (needkill)

Les deux filles (adorables) qui guettaient n'avaient pas dû être très à l'écoute de leur poste radio sur les dernières minutes. Elles aussi faisaient leur seconde saison de guet, tout comme moi, et elles m'avaient beaucoup fait rire l'année d'avant par leurs nombreuses gaffes, bourdes ou lapsus. Là, ça n'avait pas loupé, encore une fois. C'est le CODIS qui les rabroua avec quelque chose du genre "Gélon 31, silence et standby jusqu'à nouvel ordre, sauf urgence".

Incendie du Serre de Barre - 1997 (2) Grâce à une accalmie du vent, il ne fut pas nécessaire de faire venir les impressionnants avions bombardiers d'eau. Les pompiers des Vans s'en sortirent comme des chefs (nos sauveurs !) en moins de deux heures. Après enquête, c'était un accident tout bête, mais relativement fréquent : des forestiers-sapeurs étaient venus entretenir un peu les abords de la piste DFCI d'accès à la Tour, et en débroussaillant, ils avaient probablement provoqué des étincelles qui ont démarré le feu. Ils ne s'en sont pas aperçu (la route tourne et retourne entre les collines, il n'y a pas de vue globale de la piste), sinon ils seraient intervenus avec la petite citerne dont ils disposent pour éviter ce genre d'incident. Mais le feu avait couvé, et les sautes de vent avaient fait leur travail.

Incendie du Serre de Barre - 1997 (3) Le lendemain, remis de nos émotions, nous avons eu la visite d'un technicien qui venait remettre l'émetteur radio en fonction. Mais la première communication avec le CODIS nous avons appris une mauvaise nouvelle : mon collègue Ben avait eu un accident de la route sur son trajet de retour. Heureusement, ce n'était pas très grave (juste le poignet cassé je crois), mais il ne pouvait pas reprendre immédiatement. Mathias fit donc quelques jours de supplément.

Je profitai d'une soirée tranquille pour appeler mes parents et donner quelques nouvelles. Le feu de la veille occupa une bonne place dans la conversation :-) Ils m'apprirent quand même que ma soeur venait de rater son bac (La peste... En même temps, elle n'avait pas vraiment bossé, ceci explique peut-être cela...) et que j'avais reçu une lettre de Nice. Une lettre de Nice ? Cela ne pouvait venir que d'une personne. M. avait écrit. M. AVAIT ECRIT !!!

M. était mon amoureux secret numéro deux (oui, je les collectionnais, à l'époque, mais en même temps je ne faisais rien de mal avec eux). Il m'avait sauvé un matin d'un concours, alors que j'étais coincé dans l'arrière pays niçois par une grève de trains. J'étais transporté de joie de savoir qu'il m'avait écrit, et le temps d'attente avant l'arrivée de la lettre m'était déjà insoutenable...

Quelques jours passèrent. Le week-end du 11 et du 12 juillet, la copine de Mathias et mon pote Cédric restèrent avec nous. Cela fut un week-end de rêve, très agréable. Nous avions beaucoup de points en commun, elle aussi travaillait dans le domaine de l'environnement, et nous avons discuté à bâtons rompus des heures durant. Un moment où j'étais seul avec Cédric, j'entrepris d'entamer une discussion qui me tenait à coeur depuis longtemps. J'y avais longuement réfléchi, il fallait que je le fasse. Je démarrai la conversation sur le thème "je crois avoir compris pourquoi je ne vais pas bien en ce moment", "j'ai compris que j'aimais les garçons" etc. Mon premier coming out auprès d'un proche. Bon, ok, je lui ai dit que je pensais être bisexuel (Tous les gays qui font leur premier coming out le pensent ou le croient... En fait, ils se trompent très souvent :-D). Cédric ne paru ni choqué, ni trop surpris (ça, c'était le plus vexant), et devant mon attente de réaction de sa part, a eu un magnifique "Et ? Ça change quoi ?". J'étais heureux de sa réaction (enfin, du manque de réaction...), car il faisait partie des mes plus proches amis, mais j'étais furax de m'être mis la rate au court-bouillon pour ça... Mon premier coming out fut donc une réussite. Il y en eu évidemment beaucoup d'autres, et il en reste encore quelques un à faire... Bref, retour à la Vigie...

Nous étions isolés sur notre montagne, loin de tout, loin de l'actualité aussi. C'est donc de très loin que nous avions été informés des réussites successives de la France dans la Coupe du Monde qui se déroulait. Le football m'indiffère totalement, voire me faire réagir négativement, et Mathias était dans la même situation. Cela ne nous intéressait pas, et nous avions l'impression de passer pour des extra-terrestres, voire des hérétiques, lorsque nous disions à nos visiteurs que nous n'avions pas de télévision dans la Tour. Ce à quoi il nous était invariablement répondu : "Pas de télé ? Mais comment vous faites pour suivre la coupe de monde ?" (evil) Notre blague favorite était alors de sortir en choeur : "La coupe de quoi ?", et de regarder les regards effarés de nos visiteurs... Bref, la soirée ultime où la France a pu accrocher la fameuse étoile à son palmarès, Mathias et moi l'avons passé à bouquiner. Nous avons quand même été informés qu'il s'était passé un évènement majeur : même à 950m d'altitude, nous entendions les coups de klaxon des voitures, 820m plus bas. Une folie. Sur le canal radio départemental, le canal 27, il y eu aussi quelques manifestations du bonheur (primitif) des supporters. Plusieurs coupures du genre "On est champion !" eurent lieu avant que le CODIS n'y mette gentiment de l'ordre. Cela s'est calmé immédiatement sur le canal 27.

Mais dès le lendemain, tout le pays était ravagé par une fièvre footballistique qui mit plusieurs (très longues) années à retomber...





(c) photos : Juillet 1997, Mathias BILLIEZ. Reproduction interdite.

samedi 26 janvier 2008

26 Janvier 1998 - Une épreuve très physique

Après avoir passé le cap des 30 ans, en février, je me suis surpris à regarder en arrière. 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre rond symbolique, une excellente occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque.

Vue sur le massif du Mercantour Le jour de l'épreuve physique du concours était arrivé. J'avais bien sûr mal dormi la nuit précédente, l'enjeu était de taille et je n'étais pas du tout sûr de mon niveau. J'avais défait et refait mon sac au moins 5 fois, cherchant le meilleur équilibrage possible de ma charge imposée (les fameux 12kg minimum obligatoires), et avais préparé mon ravitaillement. Deux litres de boisson énergétique, des fruits secs, des barres de céréales et des tablettes de glucose. Je n'avais pas prévu de pique-nique, j'étais certain que ce serait superflu :-)

Je me suis présenté assez tôt sur le lieu de l'épreuve, le Col de Castillon. Il avait plu pendant la nuit, mais le ciel s'était bien dégagé. Et à cause de la froideur de cette fin janvier, il avait neigé sur les sommets des préalpes niçoises et du Massif du Mercantour, sur lesquels nous avions une vue magnifique, ainsi que sur le petit bout de massif que nous allions parcourir.

Ça, ce n'était pas une bonne nouvelle : le temps accordé pour l'épreuve se basait sur la durée (dite "temps d'ouverture") qu'avaient mis trois agents des Parcs pour faire le même trajet. Nous avions donc environ 6h20 pour faire approximativement 35km (avec 1500m de dénivelé cumulé, donc 1500 en montée et 1500 en descente, puisque nous revenions à notre point de départ). Sauf qu'eux n'avaient pas eu la neige. Nous avions donc un handicap de taille.

Les 50 sélectionnés étaient prêts à partir, et il fallait bien gérer le moment du départ. Pour moi, partir trop vite, c'était m'assurer de vider mes réserves énergétiques à toute vitesse. Quant à partir trop lentement, je n'en avais pas la possibilité, ce n'était pas une balade de santé et chaque minute était comptée.

Le rythme a été infernal. Dans mes souvenirs, les deux premières heures n'ont été que montée, au travers de sentiers humides et de pierriers rendus glissants par la neige, mais dans des paysages d'une très grande beauté. Le temps manquait pour en profiter vraiment, j'aurais aimé m'arrêter à plus d'un endroit pour admirer les alentours. Nous nous sommes approchés très près de la mer, qui était d'un bleu intense, puis sommes repartis vers l'intérieur des terres pour rallier le point de départ. Le parcours nous faisait croiser beaucoup de curiosités géologiques, écologiques ou architecturales. Ainsi, nous avons traversé un grand nombre de types de végétations différents, des boisements très variés qui changeaient du tout au tout d'un versant de montagne à un autre. Ou alors le sentier approchait un petit fort, une bergerie, un blockhaus, vestiges d'autres époques... Et nous avons frôlé (franchi ?) la frontière italienne à quelques reprises.

Même si mon bagage s'allégeait avec le temps et les provisions qui s'épuisaient, mon dos me faisait souffrir. Je portais environ 1/3 de mon poids sans en avoir l'habitude, et certains objets que j'avais utilisé pour lester mon sac me rentraient dans la couenne. Les épaules me tiraient aussi, une douleur vive difficilement supportable. J'avais trouvé une méthode assez efficace pour lutter contre ce mal de dos ou les élancements de mes muscles : l'autosuggestion. J'étais devenu très fort, je transformais toutes les douleurs en sensations qui n'existaient pas. J'avais même adapté la Litanie contre la peur pour en faire une litanie contre la douleur. Figurez-vous que cela fonctionne vraiment très bien.

La fraîcheur de la ligne de départ, malgré la prise d'altitude, nous semblait très loin. Nous avions tous très vite retiré des épaisseurs de vêtements au bout de quelques minutes de marche. Je suais à très grosses gouttes et sentais mon t-shirt s'imbiber complètement. La température était aussi montée à cause du soleil, nous étions bien exposés au sud, et de la proximité de la mer. Cela aurait pu être un régal s'il n'avait pas été nécessaire de faire cette course au grand galop ! J'avais réussi à trouver mon rythme ; les plus rapides étaient déjà loin devant, et j'avais doublé quelques gars qui étaient partis comme des dératés, mais dont le physique n'avait pas suivi. Il y avait un postulant qui avait le même rythme que moi, ce qui était un appui important : nous nous soutenions l'un et l'autre, avions un rythme régulier et ne risquions plus de nous aligner sur le rythme de quelqu'un d'autre qui nous aurait ralenti ou épuisé. Le pauvre gars n'a cependant pas été jusqu'au bout : il a abandonné à l'avant-dernier point de contrôle (il y en avait à peu près un tous les heures, où nous devions signer pour prouver que nous ne trafiquions pas le parcours). Il était clair que le temps filait à toute vitesse et que les délais allaient être justes. Arriver hors-temps, c'était être éliminé d'office : il fallait donc mettre le paquet.

Je vis le point d'arrivée à peu près une heure avant la fin du temps alloué. Le hic, c'est qu'il me restait à peu près une heure de descente d'après le chronomètre de référence. Ça allait être chaud, mais j'ai tenté le coup quand même : je pris mon courage à deux mains et mes dernières réserves d'énergie, et je m'élançais dans la pire course que j'ai jamais fait. Une descente de plusieurs centaines de mètres de dénivelé en courant avec mes grosses chaussures de randonnée, dans la neige et les éboulis, avec mon sac trop lourd. Plus d'une fois je faillis déraper et me vautrer en beauté : j'aurais été incapable de me relever. Mais plus ma course me rapprochait du but, plus l'aiguille filait sur ma montre.

Finalement, je suis arrivé à temps, moins de 10 minutes avant la clôture de l'épreuve. Autrement dit, si je n'avais pas couru, j'aurais été éliminé. J'eus à peine le temps de me remettre et de vider mes bouteilles d'eau qu'il me fallait passer à la seconde partie de l'épreuve ! En effet, il y avait une deuxième partie, un QCM d'une quarantaine de questions permettant de révéler notre sens de l'observation. C'était infernal : combien de fois êtes-vous passé sous une ligne électrique ? Après le point de contrôle n°x, de quelle essence était le peuplement que vous avez traversé ? Qu'était la ruine que vous avez pu voir après la grande montée du mont machin ? Quelle était la particularité de la chapelle truc ? Et ainsi de suite. J'étais content d'avoir un peu regardé le paysage, au final, mais après avoir dépensé autant d'énergie, nous n'avions plus la moindre capacité de concentration, et j'ai un peu bâclé le questionnaire. Avec mon chrono limite au niveau du temps, je savais que j'avais eu 06/20 à la marche. J'espérais contrebalancer cette note médiocre par le QCM, mais je n'avais aucune idée de mon résultat.

J'étais trop épuisé pour reprendre la route tout de suite, et mes jambes refusaient de toute façon de me conduire pour le moment. Je pris donc un peu de temps pour nettoyer les plaques de sel et de sueur qui me recouvraient le visage, la nuque et les bras. C'était impressionnant. Mon corps était meurtri, je ne sentais plus mes épaules ni mon dos, mes pieds étaient en sang. Mes mollets et mes cuisses étaient en feu, et je n'avais jamais ressenti une aussi grande lassitude. Je savais qu'il fallait que je mange et que je boive, mais je n'avais pas envie de perdre des calories supplémentaires pour m'alimenter. J'avais peur que le simple fait de digérer m'épuise définitivement.

Dans le cours de l'après-midi, après que les derniers candidats soient arrivés ou aient été rapatriés au camp de base, les résultats sont tombés. Sur la cinquantaine de gusses partis le matin, seuls 13 avaient réussi l'épreuve. Il n'y eut donc que 13 élus à passer les deux épreuves suivantes, le lendemain, à Nice. Moi, le p'tit maigrichon pas sportif, j'avais réussi là où de solides gaillards avaient échoué. Je rentrais donc à ma location peu de temps après, rasséréné et fier de moi. Et un peu claqué, quand même.

Après une douche aussi longue que bouillante, j'ai mangé tôt, ce soir là, et ai pris une bonne quantité d'aspirine pour essayer de limiter les courbatures au réveil d'une nuit qui s'annonçait difficile. Malgré le stress inévitable pour le lendemain, je m'endormis vite et sombrai dans un profond sommeil sans rêves.

(A suivre...)






Photo : (c) mike1105 : original (licence : CC-ByCC-By-NDCC-By-NC).

vendredi 4 janvier 2008

4 Janvier 1998 - Une préparation physique

Après avoir passé le cap des 30 ans, en février, je me suis surpris à regarder en arrière. 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre rond symbolique, une excellente occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque.

Semnoz enneigé Après plus de 15 jours de vacances chez mes parents, le retour le 4 janvier à Annecy a été une petite bouffée d'oxygène. Pendant tout le séjour, j'ai senti (ou imaginé) le reproche de mes parents vis à vis de mon abandon du BTS. Ils étaient d'accord pour que j'arrête, mais avaient beaucoup investi pour que j'aille à Annecy, et tout cela n'avait finalement servi à rien.

Il me fallait donc assurer un maximum pour passer les étapes suivantes de mon concours. L'épreuve la plus redoutée était d'ailleurs la suivante, et j'avais été convoqué pour le 26 Janvier du coté de Nice. Il s'agissait de la bien nommée "épreuve physique", une rando plutôt gratinée : de l'ordre de 30 km, avec 1500m de dénivelé cumulé, un sac à dos chargé au minimum de 12kg pour les hommes (hors ravitaillement et eau), et bien sûr, en temps limité (sinon ce n'est pas drôle). Autrement dit, pour un mec taillé comme moi, un enfer.

J'avais planifié un entraînement rigoureux, j'avais que 3 semaines pour me préparer. Un jour sur deux, je sortais d'Annecy pour la montagne voisine du Semnoz. Le rituel était toujours le même : par sécurité, j'appelais mes parents le matin pour leur dire quel chemin je comptais prendre et combien de temps j'estimais mettre. Je partais arpenter ce massif que je finis par connaître sous tous les angles, au pas de course, chargé comme une mule. Le corps humain est une merveilleuse machine : à force de marcher dans la neige, de porter plus de 15kg, de monter et descendre, mon organisme s'est effectivement bien adapté. Je me suis un peu esquinté le dos, au passage, mais je me suis accoutumé à la douleur.

J'ai parcouru les pentes de ce petit massif un bon nombre de fois, mais n'ai fait qu'une seule fois le point culminant, le Crêt de Chatillon (1699m, dixit Wikipedia). Je revenais souvent fourbu en milieu d'après-midi, appelais mes parents pour leur signaler mon retour (s'ils n'avaient pas de nouvelles de moi avant 20h, ils appelaient les secours...), avalais un quelque chose de chaud rapide, puis prenais une bonne douche revigorante.

Le seul écart dans ce programme a été un week-end de deux jours en Ardèche, les 10 et 11 Janvier. Nous avions le premier Conseil d'Administration de notre association d'Anciens à Aubenas, et je n'aurais manqué cela pour rien au monde. C'était la première fois que je revoyais la plupart de mes anciens collègues de BTS, cela fut donc très festif et très heureux. Nous avons pris beaucoup de (bonnes) décisions, beaucoup de dossiers ont été avancés (nous étions tous géographiquement éloignés, cela n'aidait pas à travailler ensemble). Le départ d'Ardèche fût là encore un profond déchirement, mais nous savions que ce n'était qu'un au-revoir.

La date du concours arrivait à grande vitesse. Quelques jours avant la date fatidique, le 21, je pris encore mon fidèle destrier, ma bonne vieille fiesta, et nous avalâmes ensemble les kilomètres. J'avais loué un petit gîte dans l'arrière-pays niçois, à Sospel ; c'était un peu rudimentaire et pas très chouette, mais la propriétaire m'avait très bien accueilli, elle était adorable. Contrairement aux petites vieilles de la place où je m'étais garé, qui me regardèrent avec mépris en marmonnant quelque chose comme "Ha ! Estrangès !" Ça fait toujours plaisir.

J'ai profité de mon séjour pour visiter le village, et il m'a beaucoup étonné : à la fois joli et sale, trop vieux et trop neuf, il y avait malgré tout de belles choses à voir, et quelques curiosités architecturales. Le vieux pont sur la Bévéra, la cathédrale baroque / rococo (qui a dit Siffredi ?), des trompes-l'oeil dans les rues... Un village charmant, au creux d'une vallée, tout entouré d'oliviers. J'en ai gardé un très bon souvenir, je suis resté très attaché à ce petit bled, peut-être à cause de ce qui suivit.

Le lieu de l'épreuve physique était juste à coté : un col à quelques kilomètres de Sospel. Grâce à mes quelques jours d'avance, j'avais fait des repérages aux alentours, essayé les sentiers, regardé quelques pistes. Je me sentais prêt. J'étais loin de me douter de ce qui m'attendait.

(A suivre...)






Photo : (c) Dino8 : original (licence : CC-ByCC-By-NDCC-By-NC).