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dimanche 20 juillet 2008

Lundi 20 Juillet 1998 - Les randonneurs

La tour du Serre de Barre, vue vers l'ouest Après avoir passé le cap des 30 ans, je me suis surpris à regarder en arrière. Plus de 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre symbolique, une occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque qui a contribué, plus que toute autre, à ce que je suis aujourd'hui.

La vie dans la Tour de guet avait repris un rythme normal. Ben, le guetteur avec qui j'avais commencé le mois mais qui s'était absenté, était revenu le 13 juillet. Nous vivions donc à nouveau en fonction des bulletins météo que nous passions toutes les trois heures, ainsi qu'au rythme des départs d'incendie.

Ces derniers n'étaient pas très nombreux, en moyenne nous en avons peut-être eu moins d'un par jour sur le mois, mais évidemment, il suffit de rater le départ du feu pour que cela vire rapidement à la catastrophe. Tourner en rond, au sens propre, sous la verrière de la vigie m'offrait un sacré luxe : j'avais du temps pour réfléchir à l'année écoulée. Lorsque vos yeux cherchent très mécaniquement le moindre signal d'un départ de feu, l'esprit est libre de faire ce qu'il veut. J'ai donc passé de longues heures à analyser tout ce qui s'était passé en un an. Mon départ d'Ardèche, l'arrivée à Annecy, l'échec de ma formation, l'échec de mon concours, l'échec de mes recherches d'emploi, l'échec de mes amours. Tout avait été de mal en pis pendant 8 mois. Puis le vent favorable avait de nouveau soufflé, j'avais croisé les bonnes personnes au bon moment et étais de retour en Ardèche. Grâce à ce long travail sur moi, je voyais aussi poindre certains faits nouveaux. Malgré mon intérêt pour les sciences de l'environnement et les bonnes dispositions que j'avais dans certains domaines, je n'étais pas un gars de terrain : cela ne pouvait manquer de poser des problèmes.

Depuis le retour de Ben, la vigie était très animée. Régulièrement, sa bande de potes venait squatter la tour (il y avait de la place pour loger tout le monde). Nous avons passé de longues soirées à écouter de la musique, et s'il y a un album qui a particulièrement marqué cette époque, c'est Night to night, de Geoffrey ORYEMA [1]. Il a tourné en boucle pendant des jours et des jours, Ben et moi ne pouvions en décrocher. De sa bande de copains, je ne me souviens que d'un blondinet à la musculature impressionnante et d'un beur qui ne mettait jamais de sous-vêtements sous ses shorts :-p Pourtant, ils étaient bien 5 ou 6 à chaque fois. Cela ne m'a jamais posé le moindre problème, ils étaient respectueux de nos contraintes et de notre rythme de vie. Cependant, ils ravitaillaient Ben en résine illicite, ce qui ne me plaisait pas trop, notamment quand Ben commençait son tour de garde en allant fumer un pétard. Il n'a cependant jamais laissé passer le moindre feu, donc mes a priori n'étaient pas justifiés.

La vallée du Chassezac Nous avions aussi très souvent la visite des parents de Ben, agriculteurs dans les plaines que nous surveillions. A chaque fois, ils nous apportaient du ravitaillement, ainsi que des fromages de chèvre de leur production. Quel régal ! Je ne me souviens pas d'avoir autant mangé qu'à cette époque. Nous faisions des pauses à 10h avec le café et des tartines, un gros repas à midi, un break à 4h à grands renforts de fromages de chèvre et un bon repas le soir. Je n'ai jamais été aussi gros : c'est ce mois-là que j'ai atteint mon poids maximum (grâce au crevette power, tout est relatif : j'avais juste atteint 57kg, un "record", quasi l'obésité !). Je devais presque tout reperdre le mois suivant, mais j'anticipe...

Quand nous n'étions que tous les deux, nous n'étions pas isolés pour autant. Les pompiers des Vans venaient nous apporter le courrier et nous ravitailler en eau et en nourriture tous les 3 ou 4 jours. Et il y avait les randonneurs. La tour du Serre de Barre est longée par plusieurs sentiers dont un de Grande Randonnée, et des pelletées de touristes passaient à côté de "chez nous", parfois plusieurs dizaines par jour. Bien évidemment, nous avions souvent droit à des questions sur nos conditions de vie, et elles finissaient toujours par arriver au même point : sans télévision, comment avions nous fait pour suivre la Coupe du Monde de foot ? C'était insupportable.

Il est malgré tout vrai que le site est magnifique, avec un panorama exceptionnel sur la vallée du Chassezac, la montagne ardéchoise, les Cévennes gardoise ou lozérienne, (photo ci-dessus) mais aussi sur la vallée du Rhône (ci-dessous, dans la brume du soir). On y aperçoit le Ventoux, et parfois même des sommets alpins... Le lieu est aussi réputé pour son départ de parapente ; nous en avons vu quelques-uns décoller, mais les conditions météo n'ont pas toujours été propices. A chaque fois; nous avions une petite angoisse, espérant ne pas avoir besoin d'en décrocher un de l'antenne radio... Je n'ai jamais su si c'était vrai, mais les Pompiers des Vans nous ont raconté que c'était déjà arrivé...

Coucher de soleil sur le Serre de Barre Les derniers jours à la tour ont été animés par quelques évènements qui sortaient un peu de l'ordinaire. Une personne avait été portée disparue sur les rives du Chassezac, et nous étions au coeur du dispositif de recherche, pendant deux jours. Malheureusement, il fut retrouvé bien trop tard par les secours, et ce fut donc notre premier "delta", notre première personne décédée. Il y avait eu pas mal d'accidents (des chutes graves, des gamelles à vélo, des accidents dans les cours d'eau...), mais là nous avions eu le bilan en direct.

Une nuit, alors que j'étais "de matinée" et donc que je dormais sous la verrière de la tour, le bipper de la tour avait été activé. J'ai le sommeil plutôt lourd, il fallu deux séries de bips pour que j'émerge et que je comprenne qu'on était appelé en urgence. J'ai allumé la radio, pour savoir ce que le CODIS voulait. Une intervention avait lieu dans un endroit reculé en montagne, le signal radio des véhicules d'intervention ne passait pas et n'atteignait pas le CODIS. Notre Tour avait donc été réveillée brutalement réactivée pour servir d'intermédiaire entre les deux : en tant que point haut, notre antenne radio arrosait largement la montagne ardéchoise. Nous devions donc transférer les demandes du CODIS aux véhicules d'intervention, puis des véhicules vers le CODIS. Cela dura un long moment ; j'avais déjà été très stressé par le bipper, mais la gravité de l'intervention en rajoutait une couche. Sans parler de la mauvaise qualité du signal radio et de la terminologie incompréhensible des médecins... Heureusement, Ben, qui avait aussi été réveillé et qui m'entendait parler à la radio, était monté m'épauler, et à nous deux, nous arrivions à nous en sortir, l'un ou l'autre corrigeait les transmissions de données incomplètes...

Vers la fin du mois, alors que nous n'avions plus que quelques jours à faire, notre adjudant-chef nous appela pour nous faire une proposition. Des deux guetteuses du mois d'Août de la vigie du centre-Ardèche (la tour de Sainte-Marguerite), l'une avait déclaré forfait et l'autre était obligée de décaler son arrivée d'une semaine. On nous proposa donc de rempiler pour un mois. Ben n'en pouvait plus, mais il accepta quand même de faire la semaine de plus. Moi, je n'avais rien prévu d'autre, le boulot me plaisait et même, me faisait du bien, et après tout, c'était plutôt pas mal payé. Je décidai donc de guetter aussi au mois d'Août. Mes parents allaient faire la gueule :-D

J'avais fini par recevoir la lettre envoyée par "mon" niçois ; après les courriers précédents, qui étaient chaleureux et toujours teintés d'une ambiguïté excitante, cette lettre-là était froide et distante. J'en étais bouleversé, et il allait me falloir du temps pour bien digérer ce changement. Un nouveau mois d'isolement dans une nouvelle tour allait me faire beaucoup de bien. Du moins en théorie.





(c) photo : Mathias BILLIEZ, reproduction interdite.

Notes

[1] Malheureusement pas disponible sur Deezer.com ; je ferais peut-être un billet avec des extraits, un de ces quatre.

mardi 8 juillet 2008

Mercredi 08 Juillet 1998 - Remplacement

Après avoir passé le cap des 30 ans, je me suis surpris à regarder en arrière. Plus de 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre symbolique, une occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque qui a contribué, plus que toute autre, à ce que je suis aujourd'hui.

La seconde semaine dans la vigie du Serre de Barre commença avec une bonne nouvelle. Le Service Départemental d'Incendies et Secours avait enfin pu envoyer quelqu'un pour réparer nos problèmes électriques. La tour était de nouveau alimentée en électricité et en eau, Le gars avait un peu galéré : il y avait un nid de guêpes dans le boitier du disjoncteur, et ça a failli mal finir, on a presque été obligé de faire intervenir les pompiers :-D Cependant, il ne réussit pas à remettre la radio en marche, probablement parce que quelque chose avait grillé avec la foudre. Nous étions donc condamnés à utiliser un petit émetteur radio portable pour signaler les feux au CODIS et passer les données météo de notre site. Mais ce n'était pas assez puissant pour faire Radio Gélons, seules les deux tours les plus proches pouvaient nous recevoir avec cet émetteur faiblard.

Mon co-guetteur, Ben, devait s'absenter deux jours pour faire des démarches d'inscription pour sa rentrée en BTS, en septembre. Notre adjudant-chef, une femme un peu ronchonne mais très maternelle avec ses guetteurs, l'avait autorisé à quitter la vigie (nous ne sommes pas censés en bouger pendant notre mois d'affectation), et l'avait fait remplacer par l'un des guetteurs du Serre du Pied de Boeuf du mois d'Août, Mathias. C'était un garçon un peu plus rude, un savoyard, mais le contact est finalement très bien passé.

Pour son premier jour, afin de l'aider à s'adapter, j'ai fait une grosse partie des météos, et nous avons fait la surveillance tous les deux. Après manger, vers 13h30, j'étais cependant seul sous la verrière, j'avais laissé du temps à Mathias pour s'installer. Le vent avait beaucoup forci, et le sol était de nouveau sec, malgré les trombes de la veille. Alors que je regardais en direction des Vans, au nord-ouest, quelle ne fut pas ma surprise de voir un champignon de fumée bien noire s'élever dans le ciel. Un départ de feu qui venait de se produire, à quelques centaines de mètres de la tour.

Incendie du Serre de Barre - 1997 (1) Avec le vent le feu pouvait grossir très vite, et le vent le poussait dans notre direction. J'ai évidemment appelé Mathias en renfort : nous avions eu jusque là peu de départs de feu très sérieux, celui-là n'était pas bon et en plus il était pour notre pomme... Nous avons suivi la procédure : localisation du feu sur les cartes quadrillées de la DFCI (c'était facile, il était juste sous notre nez...) puis appel au CODIS (avec notre petit émetteur pourri). Premier appel :

CODIS07 de Gélon 30 ?

Pas de réponse. Argh. Le stress monte. Deuxième appel :

CODIS07 de Gélon 30 ?

Là, le CODIS nous répond :

Gélon 30 de CODIS07. Standby 15 minutes. Il est trop tôt pour la météo.

Grumph. Je me permets d'insister malgré tout, le feu grossissant :

CODIS07 de Gélon 30, pour signalement de feu urgent

Ici CODIS, vous n'auriez pas plus le dire plus tôt ?

(needkill)

Suivent ensuite quelques échanges avec le CODIS, pour donner l'emplacement du feu (en bordure de la fameuse piste qui permettait d'accéder à la Tour), sa taille, la couleur de la fumée (cela permet de déduire beaucoup de choses, notamment le type de végétation), et faire un briefing météo sur le secteur. Nous commencions à voir les flammes dépasser de la colline, puis la contourner pour remonter vers la crête. La sirène sonna à la caserne des Vans (nous étions à quelques centaines de mètres juste au dessus du village, ce bruit-là porta bien), mais il fallu de longues minutes pour que les premiers CCF2000 arrivent jusqu'à nous. Une bonne demi-heure d'attente qui nous parut bien longue (et que Mathias occupa en prenant les photos présentées ici).

Entretemps, pour nous occuper, la vigie de la Tour de Brison, située en face de nous dans la vallée, à 25 ou 30km, nous passa un message.

Gélon 30 de Gélon 31. Vous n'auriez pas un feu sur votre secteur, là ??

re- (needkill)

Les deux filles (adorables) qui guettaient n'avaient pas dû être très à l'écoute de leur poste radio sur les dernières minutes. Elles aussi faisaient leur seconde saison de guet, tout comme moi, et elles m'avaient beaucoup fait rire l'année d'avant par leurs nombreuses gaffes, bourdes ou lapsus. Là, ça n'avait pas loupé, encore une fois. C'est le CODIS qui les rabroua avec quelque chose du genre "Gélon 31, silence et standby jusqu'à nouvel ordre, sauf urgence".

Incendie du Serre de Barre - 1997 (2) Grâce à une accalmie du vent, il ne fut pas nécessaire de faire venir les impressionnants avions bombardiers d'eau. Les pompiers des Vans s'en sortirent comme des chefs (nos sauveurs !) en moins de deux heures. Après enquête, c'était un accident tout bête, mais relativement fréquent : des forestiers-sapeurs étaient venus entretenir un peu les abords de la piste DFCI d'accès à la Tour, et en débroussaillant, ils avaient probablement provoqué des étincelles qui ont démarré le feu. Ils ne s'en sont pas aperçu (la route tourne et retourne entre les collines, il n'y a pas de vue globale de la piste), sinon ils seraient intervenus avec la petite citerne dont ils disposent pour éviter ce genre d'incident. Mais le feu avait couvé, et les sautes de vent avaient fait leur travail.

Incendie du Serre de Barre - 1997 (3) Le lendemain, remis de nos émotions, nous avons eu la visite d'un technicien qui venait remettre l'émetteur radio en fonction. Mais la première communication avec le CODIS nous avons appris une mauvaise nouvelle : mon collègue Ben avait eu un accident de la route sur son trajet de retour. Heureusement, ce n'était pas très grave (juste le poignet cassé je crois), mais il ne pouvait pas reprendre immédiatement. Mathias fit donc quelques jours de supplément.

Je profitai d'une soirée tranquille pour appeler mes parents et donner quelques nouvelles. Le feu de la veille occupa une bonne place dans la conversation :-) Ils m'apprirent quand même que ma soeur venait de rater son bac (La peste... En même temps, elle n'avait pas vraiment bossé, ceci explique peut-être cela...) et que j'avais reçu une lettre de Nice. Une lettre de Nice ? Cela ne pouvait venir que d'une personne. M. avait écrit. M. AVAIT ECRIT !!!

M. était mon amoureux secret numéro deux (oui, je les collectionnais, à l'époque, mais en même temps je ne faisais rien de mal avec eux). Il m'avait sauvé un matin d'un concours, alors que j'étais coincé dans l'arrière pays niçois par une grève de trains. J'étais transporté de joie de savoir qu'il m'avait écrit, et le temps d'attente avant l'arrivée de la lettre m'était déjà insoutenable...

Quelques jours passèrent. Le week-end du 11 et du 12 juillet, la copine de Mathias et mon pote Cédric restèrent avec nous. Cela fut un week-end de rêve, très agréable. Nous avions beaucoup de points en commun, elle aussi travaillait dans le domaine de l'environnement, et nous avons discuté à bâtons rompus des heures durant. Un moment où j'étais seul avec Cédric, j'entrepris d'entamer une discussion qui me tenait à coeur depuis longtemps. J'y avais longuement réfléchi, il fallait que je le fasse. Je démarrai la conversation sur le thème "je crois avoir compris pourquoi je ne vais pas bien en ce moment", "j'ai compris que j'aimais les garçons" etc. Mon premier coming out auprès d'un proche. Bon, ok, je lui ai dit que je pensais être bisexuel (Tous les gays qui font leur premier coming out le pensent ou le croient... En fait, ils se trompent très souvent :-D). Cédric ne paru ni choqué, ni trop surpris (ça, c'était le plus vexant), et devant mon attente de réaction de sa part, a eu un magnifique "Et ? Ça change quoi ?". J'étais heureux de sa réaction (enfin, du manque de réaction...), car il faisait partie des mes plus proches amis, mais j'étais furax de m'être mis la rate au court-bouillon pour ça... Mon premier coming out fut donc une réussite. Il y en eu évidemment beaucoup d'autres, et il en reste encore quelques un à faire... Bref, retour à la Vigie...

Nous étions isolés sur notre montagne, loin de tout, loin de l'actualité aussi. C'est donc de très loin que nous avions été informés des réussites successives de la France dans la Coupe du Monde qui se déroulait. Le football m'indiffère totalement, voire me faire réagir négativement, et Mathias était dans la même situation. Cela ne nous intéressait pas, et nous avions l'impression de passer pour des extra-terrestres, voire des hérétiques, lorsque nous disions à nos visiteurs que nous n'avions pas de télévision dans la Tour. Ce à quoi il nous était invariablement répondu : "Pas de télé ? Mais comment vous faites pour suivre la coupe de monde ?" (evil) Notre blague favorite était alors de sortir en choeur : "La coupe de quoi ?", et de regarder les regards effarés de nos visiteurs... Bref, la soirée ultime où la France a pu accrocher la fameuse étoile à son palmarès, Mathias et moi l'avons passé à bouquiner. Nous avons quand même été informés qu'il s'était passé un évènement majeur : même à 950m d'altitude, nous entendions les coups de klaxon des voitures, 820m plus bas. Une folie. Sur le canal radio départemental, le canal 27, il y eu aussi quelques manifestations du bonheur (primitif) des supporters. Plusieurs coupures du genre "On est champion !" eurent lieu avant que le CODIS n'y mette gentiment de l'ordre. Cela s'est calmé immédiatement sur le canal 27.

Mais dès le lendemain, tout le pays était ravagé par une fièvre footballistique qui mit plusieurs (très longues) années à retomber...





(c) photos : Juillet 1997, Mathias BILLIEZ. Reproduction interdite.

mardi 1 juillet 2008

Mercredi 1er Juillet 1998 - Nouvelle saison chez les pompiers

La vigie du Serre de Barre Après avoir passé le cap des 30 ans, je me suis surpris à regarder en arrière. Plus de 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre symbolique, une occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque qui a contribué, plus que toute autre, à ce que je suis aujourd'hui.

Je suis parti tôt le matin du bivouac de Gournier, dans les Gorges de l'Ardèche, car la route était longue, et les touristes nombreux. Malgré tout, je suis arrivé très en avance à Privas, au Service Département d'Incendies et Secours, et ai été accueilli par l'Adjudant-Chef qui s'occupait des pompiers saisonniers. Les autres sont arrivés progressivement, et j'ai retrouvé des têtes connues de l'été précédent : nous étions plusieurs à rempiler.

Très vite nous nous sommes mis au boulot ; les deux premières journées étaient consacrées à la formation, et il y avait beaucoup de choses à transmettre aux nouveaux. Et quelques procédures avaient changé. On nous a distribué le petit matériel et l'uniforme, et on nous a annoncé nos affectations. Cela démarrait mal pour moi : alors que j'avais demandé, comme l'année précédente, la vigie du Serre du Pied de Boeuf située au-dessus de Privas et baptisée Gélon 34 en langage codé, le SDIS m'avait affecté à l'extrémité sud du département, à la vigie du Serre de Barre, au-dessus du village des Vans. Me voilà envoyé à Gélon 30, une tour réputée difficile et très animée. J'étais blasé et ennuyé : je ne savais pas si, finalement, le mobile acheté par mes parents allait passer. J'avais des papiers militaires importants à remplir, ça pouvait être gênant pour mon Objection de Conscience... Bref, c'était mal engagé.

Nous avons quitté Privas pour rejoindre la caserne traditionnelle pour la formation des pompiers ardéchois, dans le beau village de Burzet, sur les contreforts de la montagne ardéchoise. Au cours des deux jours de cours et travaux pratiques, je pus faire plus ample connaissance des nouveaux guetteurs, et notamment ceux que j'étais amené à "cotoyer" en Juillet sur les ondes du dispositif radio. Je fis connaissance aussi avec Ben, mon co-guetteur, qui avait été affecté avec moi au Serre de Barre en Juillet. Cela le peinait beaucoup moins que moi puisqu'il habitait à proximité.

Le jeudi, Ben et moi avons rejoint le sud-Ardèche et la caserne des Vans, après un petit détour par un supermarché pour faible le plein de vivres (nous allions être isolés un mois en haut de notre montagne, il fallait bien remplir le frigo pour quelques jours). Arrivés à la Caserne, le chef nous attendait, nous avons donc immédiatement pris la route pour rejoindre la tour. Les pompiers m'avaient assurés que je pouvais aller jusque là-haut avec ma voiture, mais ils avaient oublié qu'eux utilisaient des véhicules tout terrain hauts, et que ma Ford Fiesta était un peu basse du cul (et chargée à bloc). Moi qui suis trouillard comme pas deux en voiture, je n'ai pas été déçu du détour. Entre les moments où le ventre de la voiture frottait, les pistes forestières, les pentes parsemées de cailloux qui m'obligeaient à rouler au pas, j'eus largement le temps de stresser et de faire de l'huile... Le summum, l'acmé, la cerise sur le gâteau, ce fut la fin. Alors que je voyais enfin la tour approcher, il ne restait plus qu'une grande montée : une rampe creusée dans le rocher, à flan de montagne, et avec un beau devers sur ma droite (qu'heureusement je ne voyais pas trop... mais que je savais être là). Bref, arrivé en haut, j'étais mort de trouille et j'avais perdu 15 litres d'eau en suant.

C'est seulement là-haut que j'ai pu admirer la tour de guet. Elle était chouette, avec une assise en dur et une partie supérieure en bois et tuiles (cf. photo). Il y avait deux étages : un rez-de-chaussée avec une grande pièce à vivre, une chambre, une cuisine, une salle de bain et des toilettes séparées. A l'étage, il y avait le "chemin" de ronde à 360° sous les verrières, pour surveiller le paysage, le poste de radio fixe, et un petit coin aménagé avec un lit. Tout était en bois, c'était superbe. Moins neuf que l'année d'avant, mais beaucoup plus spacieux.

Après la visite des lieux, les pompiers nous ont laissé les consignes habituelles (la liste des fumées régulières et normales, comme les panaches des centrales nucléaires de la vallée du Rhône ou celle d'un incinérateur) puis sont partis. Ben et moi nous nous sommes tranquillement installés. Après quelques discussions, nous avions décidé d'alterner chacun une nuit dans la chambre et une nuit sous la verrière (à la belle étoile, en quelque sorte, car la verrière ne s'obturait pas), histoire d'avoir au moins une nuit sur deux correcte. Celui de nous qui dormait à l'étage aurait la charge de faire la météo de 08h00[1] ; l'autre pouvait vaquer à ses occupations (sauf problème majeur ou suivi d'incendies). Nous nous relevions toutes les 3 heures, juste avant les météos (à 11h, 14h et 17h). J'avais pu roder ce système l'année d'avant : 3h de surveillance, c'est usant pour la concentration et les yeux.

Ben fit la première météo, à 17h, puis me passa le relai. Je clôturais notre première journée à la tour de guet à 20h, quelques minutes avant que ne débute notre premier orage. Quand on est sur un point haut comme le sommet d'une montagne, on redoute forcément ce genre d'évènement climatique, aussi minime soit-il. Mais cet orage-là ne fut pas très méchant.

La première soirée fut paisible. Ben et moi nous entendions bien et avions des tas de choses à nous raconter. Nous nous sommes aussi découvert quelques connaissances en commun.

Les jours suivants, je n'ai pas noté grand chose dans mon carnet, il ne s'est donc rien passé d'extraordinaire. Nous avons quand même eu de la visite dans le week-end : mon copain Cédric, qui logeait dans un camping pas très loin, vint passer une journée avec nous, et le dimanche, la copine de Ben vint aussi un bon moment. C'était plutôt une bonne chose que nous ayons tous les deux des visites. L'année d'avant, au Pied de Boeuf, nous avions été vraiment très isolés, et avions vu très peu de monde, en dehors de quelques randonneurs égarés.

Pendant la formation à Burzet, nous avions conspiré entre guetteurs redoublant, loin des oreilles des pompiers permanents, afin de remettre en place des séances de Radio Gélons. Cela consistait à prendre une fréquence non utilisée du réseau radio (généralement le canal 5) afin de discuter entre guetteurs du département (il y avait 5 tours de guet, mais la plus au nord était trop loin pour que les communications radio aillent jusque chez eux). Cela se faisait bien sûr en dehors des heures de travail, quand il n'y avait aucun risque ni aucune intervention en cours. C'était (un peu) interdit, mais nous avions besoin de ce lien pour comparer nos expériences et discuter de nos problèmes. Bref, je n'ai même pas honte, mais j'étais l'instigateur de Radio Gélons. Nous avions prévu une séance par semaine le dimanche soir, et dès le dimanche 5 juillet, 3 des 4 vigies de la collusion échangeaient sur les ondes.

Le lendemain, Ben apprit qu'il était reçu au bac. Il était heureux comme tout car cela semblait inattendu. Mais cela changeait un peu ses plans : il allait être obligé de s'absenter quelques jours pour aller s'inscrire en BTS, en fin de semaine.

Le mardi 07, le temps était exécrable. De 02h à 06h du matin, nous avions eu un très gros orage. J'étais sous la verrière, j'étais donc aux premières loges ! Les autres nuits avaient été de magnifiques ciels étoilés, mais celle-là... Ouch ! Nous étions réellement au coeur de l'orage, les éclairs zébraient le ciel dans tous les sens et le tonnerre pétaradait fort, c'était beau et impressionnant. Le genre de situation qui fait se sentir tout petit... Ce qui devait arriver arriva : une châtaigne tomba juste à coté de la tour, sur l'antenne radio. J'avais heureusement débranché la radio, mais nous découvrîmes très vite que plus rien ne fonctionnait : le courant avait sauté. Nous n'avions plus de radio fixe, plus de lumière, plus de frigo, plus d'eau courante (une pompe électrique faisait circuler l'eau de la citerne). Heureusement, le frigo était presque vide et nous n'étions pas coupés du monde : un appareil de radio portable nous permettait de contacter le CODIS (le centre opérationnel départemental d'incendies et secours, en gros, le centre qui gère les appels au 18, et à qui nous donnions les alertes de départs de feu). Mon téléphone portable fonctionnait aussi (finalement, le signal ne passait pas trop mal à la tour, probablement parce que c'était un point haut), de même qu'un portable dont nous avait équipé le SDIS. Nous avons alerté notre hiérarchie de nos malheurs, mais personne ne vint réparer le jour même (vu notre isolement, c'était compréhensible).

Ce jour-là, les parents de Ben passèrent à la tour. Ils apportaient un petit ravitaillement bienvenu, ainsi que quelques papiers que Ben devait signer. Ils restèrent un bon moment, ce qui nous a pas mal occupé : avec l'eau qui était tombée, le risque de feu était extrèmement faible. Et la visibilité sur les paysages alentours était très réduite, ce qui limitait notre capacité de détection. Mais le soleil revint en fin de journée, et le vent se leva. Les jours suivants, à cause des conditions propices aux feux, nous n'eûmes pas le temps de chômer...





(c) photo : h]Ubiquist, juillet 1998. Sous licence Creative Commons By-NC-SA (paternité, pas d'utilisation commerciale, partage à l'identique).

Notes

[1] Parmi les activités des guetteurs, il n'y avait pas que la surveillance des départs de feu. Toutes les 3h de 08h à 20h, les 5 tours de guet indiquaient leurs conditions météorologiques sur la fréquence radio départementale du Service d'Incendies et Secours. Trois facteurs sont relevés : la température, la vitesse et l'orientation du vent, et la distance de visibilité. Ces paramètres permettaient d'avoir une idée du niveau de risque de feu d'une journée et des suivantes. Toutes les explications sur les activités des vigies sont ici.

mercredi 29 août 2007

29 Août 1997 - De l'importance de la météo

Après avoir passé le cap des 30 ans, en février, je me suis surpris à regarder en arrière. 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre rond symbolique, une excellente occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque.

Quand on habite un mois à 900m d'altitude, on devient bon en météo. Normal : on est aux premières loges pour la plupart des évènements. Brouillard, pluie, vent, entrées maritimes (la Méditerranée n'est très loin, et le pied du Massif Central qu'est l'Ardèche est le premier relief contre lequel butte l'air en provenance du sud), rien ne nous échappe. Avec nos outils de mesure météo, nous avions en plus quelques informations fiables pour voir l'évolution du temps.

Si le vent forcissait dans la journée, nous savions que nous pouvions rentrer la table et qu'il serait infernal de manger dehors (ceci dit, au moins, les mouches nous laissaient tranquilles). Un vent fort qui durait était aussi signe de vigilance accrue, bien sûr, et parfois, le CODIS prolongeait les surveillances jusqu'à 22h. Autant il est facile de localiser un feu de jour, autant, à la tombée de la nuit ou de nuit, c'est bigrement plus difficile. Nous n'aimions donc pas beaucoup les gardes de nuit.

Orage Privas 22 juillet 2003 Il y avait un autre type d'évènement météo pour lequel on était aux premières loges : les orages. Je ne me souviens pas d'un très bel été chaud et ensoleillé : d'après mes notes, c'était assez moyen. Nous avions quand même le droit à de petits orages réguliers, en moyenne un tous les 5 jours. Hé bien croyez-moi ou non, mais quand vous êtes tout en haut d'une montagne assez isolée, avec une grande antenne de radiocommunication, même un petit orage est impressionnant. J'ai toujours aimé les orages, et être au coeur de l'action m'a beaucoup plut. C'est beau, ça éclaire dans tous les sens et ça fait un bruit d'enfer. Vous êtes dans l'orage, il vous cerne de toutes part. Les éclairs et le tonnerre sont simultanés, et le bruit fait vibrer les murs et les vitres. C'est vraiment très chouette.

Ceci dit, j'ai quand même eu peur une ou deux fois. A partir du 25 Août, la météo s'était dégradée. Le surlendemain, ça a carrément été un cauchemar. Le temps avait été très menaçant toute la matinée, mais cela ne se décidait pas à vouloir craquer. Le ciel a commencé à se déchirer en milieu d'après-midi et ce fut un festival : des trombes d'eau, des éclairs en pagaille, de la grêle. Bref, on vivait un épisode de pluie cévenole, comme il y en a souvent en fin d'été ou en automne en bordure de Méditerranée.

Nous avons espongé quelques litres d'eau qui s'infiltrait dans les chambres. Cela nous occupait, il n'y avait rien d'autre à faire. La radio FM ne recevait plus rien : on était pourtant juste en face de l'émetteur de l'Escrinet, mais il avait dû prendre une châtaigne. Chez nous, l'émetteur de radio principal avait été débranché à cause de la foudre (imaginez la foudre tomber sur des appareils électroniques : en général, ils n'aiment pas ; la consigne, en cas d'orage, était donc de tout débrancher). Nous faisions donc une annonce météo minimale avec la radio portative, qui devait se résumer à quelque chose du genre "Toujours de l'orage / fortes pluies / rafales de vent violentes, terminé".

Cela a duré 24h, puis le beau temps est revenu en très peu de temps (j'ai toujours été sidéré par les changements de temps suite aux épisodes cévenols, la pluie s'arrête et le ciel peut redevenir tout bleu en 2 ou 3 heures). Nous avons rebranché l'émetteur radio, juste à temps pour entendre les pompiers évacuer les touristes des Gorges de l'Ardèche. Comme toujours, les très fortes pluies avaient grossit la rivière, menaçant les nombreux kayakistes qui parcourent quotidiennement les Gorges. Les bivouacs officiels ont donc été évacués, mais aussi les campeurs sauvages... Le camping sauvage étant interdit dans la Réserve Naturelle des Gorges de l'Ardèche, j'espère qu'ils ont été obligés de s'acquitter d'une amende avant d'être secourus :-D En tout cas, il n'y a rien de tel qu'une bonne crue d'automne pour nettoyer les Gorges après la saison estivale.

Ce jour-là, le CODIS nous a aussi contacté pour nous informer que, compte tenu de la quantité de pluie tombée, le risque d'incendies était mineur pour le reste du mois. Et donc que nous serions relevés le lendemain, 29 Août. C'était une grosse surprise, on ne pensait pas que cela pouvait arriver. On était un peu déçu de partir deux jours plus tôt que prévu. Nous étions bien, là-haut sur notre montagne, et malgré les aléas météo, nous n'étions pas pressés de retourner à la vie normale et à nos rentrées qui s'annonçaient très animées, tant pour l'un que pour l'autre.

Le reste de la journée a donc été consacré au rangement et nettoyage de la tour. Ma voiture, que j'avais vidé d'une partie de ses cartons, retrouva son chargement. Le départ de mon appart d'Aubenas me semblait bien lointain, et j'étais renforcé et blindé par cette expérience assez unique.

Le lendemain, la matinée nous a paru bien longue. Nous avons fini nos préparatifs et n'attendions que l'arrivée des sapeurs volontaires. Mes souvenirs sont assez flous, je crois que nous avions tiré au sort qui ferait la dernière météo de 14h. J'avais dû gagner, parce que j'ai fait la dernière météo de la saison, après les autres Gelons (nous étions la dernière des 5 vigies à faire la météo). On sentait la tristesse des autres aussi, et toutes les équipes ont fait un petit clin d'oeil au moment de terminer leurs transmissions.

Nous nous sommes directement séparés des pompiers, qui remportaient tout le matériel officiel de la vigie, car je ne retournais pas sur Privas. Je crois me rappeler que j'étais retourné jusqu'à Aubenas avec Anhony, et sa famille était venu le récupérer là. Nous nous sommes séparés simplement. J'ai passé un très bon moment avec lui, cela a probablement été ma meilleure expérience de guetteur (j'ai récidivé en 1998, mais j'aurais l'occasion d'en reparler). Et ce n'était pas uniquement parce qu'il était mignon tout plein (il aurait fait exploser le choupinomètre de XIII). Nous avons échangé quelques courriers, peut-être deux ou trois lettres, et l'été suivant, j'avais eu quelques nouvelles par son frère, qui était pompier dans l'un des 5 centres de secours qui gèrent les tours. Mais ce fut tout. Je n'ai pas de regrets particulier, mais j'aurais bien aimé garder le contact. Je suis sûr que si Internet avait été aussi présent que maintenant, nous échangerions encore des nouvelles.

Je pris la route du retour et quittais Aubenas vers 16h. Le trajet n'a pas été très joyeux, forcément, mais je me suis repu de ces paysages ardéchois que je voyais pour la dernière fois avant longtemps. L'arrivée au Col de la Chavade marquait le retour dans le bassin versant atlantique et la fin du monde méditerranéen.

Je n'ai pas mal roulé, et vers 23h30, j'arrivais dans ma Touraine natale.






Photo : un orage au-dessus de Privas (2003). Crédit : Sébastien MULLER / AstroSurf (avec tous mes remerciements).

vendredi 24 août 2007

24 Août 1997 - On the radio (2)

Après avoir passé le cap des 30 ans, en février, je me suis surpris à regarder en arrière. 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre rond symbolique, une excellente occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque.

Après mon premier billet sur la question, qui rappelait des titres plus ballades qu'autre chose, la seconde sélection est plus dynamique...

Will SMITH, "Men in black" (le film venait tout juste de sortir, c'est le 1er film que j'ai vu en revenant à la civilisation) :

Alexia, "Hu, la la la" :

Hermes House Band, "I will survive" (avant que ça ne devienne l'hymne de tout un pays, un an plus tard...) :

Sash, "Ecuador" :

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