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Mot-clé - Mercantour

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samedi 26 janvier 2008

26 Janvier 1998 - Une épreuve très physique

Après avoir passé le cap des 30 ans, en février, je me suis surpris à regarder en arrière. 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre rond symbolique, une excellente occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque.

Vue sur le massif du Mercantour Le jour de l'épreuve physique du concours était arrivé. J'avais bien sûr mal dormi la nuit précédente, l'enjeu était de taille et je n'étais pas du tout sûr de mon niveau. J'avais défait et refait mon sac au moins 5 fois, cherchant le meilleur équilibrage possible de ma charge imposée (les fameux 12kg minimum obligatoires), et avais préparé mon ravitaillement. Deux litres de boisson énergétique, des fruits secs, des barres de céréales et des tablettes de glucose. Je n'avais pas prévu de pique-nique, j'étais certain que ce serait superflu :-)

Je me suis présenté assez tôt sur le lieu de l'épreuve, le Col de Castillon. Il avait plu pendant la nuit, mais le ciel s'était bien dégagé. Et à cause de la froideur de cette fin janvier, il avait neigé sur les sommets des préalpes niçoises et du Massif du Mercantour, sur lesquels nous avions une vue magnifique, ainsi que sur le petit bout de massif que nous allions parcourir.

Ça, ce n'était pas une bonne nouvelle : le temps accordé pour l'épreuve se basait sur la durée (dite "temps d'ouverture") qu'avaient mis trois agents des Parcs pour faire le même trajet. Nous avions donc environ 6h20 pour faire approximativement 35km (avec 1500m de dénivelé cumulé, donc 1500 en montée et 1500 en descente, puisque nous revenions à notre point de départ). Sauf qu'eux n'avaient pas eu la neige. Nous avions donc un handicap de taille.

Les 50 sélectionnés étaient prêts à partir, et il fallait bien gérer le moment du départ. Pour moi, partir trop vite, c'était m'assurer de vider mes réserves énergétiques à toute vitesse. Quant à partir trop lentement, je n'en avais pas la possibilité, ce n'était pas une balade de santé et chaque minute était comptée.

Le rythme a été infernal. Dans mes souvenirs, les deux premières heures n'ont été que montée, au travers de sentiers humides et de pierriers rendus glissants par la neige, mais dans des paysages d'une très grande beauté. Le temps manquait pour en profiter vraiment, j'aurais aimé m'arrêter à plus d'un endroit pour admirer les alentours. Nous nous sommes approchés très près de la mer, qui était d'un bleu intense, puis sommes repartis vers l'intérieur des terres pour rallier le point de départ. Le parcours nous faisait croiser beaucoup de curiosités géologiques, écologiques ou architecturales. Ainsi, nous avons traversé un grand nombre de types de végétations différents, des boisements très variés qui changeaient du tout au tout d'un versant de montagne à un autre. Ou alors le sentier approchait un petit fort, une bergerie, un blockhaus, vestiges d'autres époques... Et nous avons frôlé (franchi ?) la frontière italienne à quelques reprises.

Même si mon bagage s'allégeait avec le temps et les provisions qui s'épuisaient, mon dos me faisait souffrir. Je portais environ 1/3 de mon poids sans en avoir l'habitude, et certains objets que j'avais utilisé pour lester mon sac me rentraient dans la couenne. Les épaules me tiraient aussi, une douleur vive difficilement supportable. J'avais trouvé une méthode assez efficace pour lutter contre ce mal de dos ou les élancements de mes muscles : l'autosuggestion. J'étais devenu très fort, je transformais toutes les douleurs en sensations qui n'existaient pas. J'avais même adapté la Litanie contre la peur pour en faire une litanie contre la douleur. Figurez-vous que cela fonctionne vraiment très bien.

La fraîcheur de la ligne de départ, malgré la prise d'altitude, nous semblait très loin. Nous avions tous très vite retiré des épaisseurs de vêtements au bout de quelques minutes de marche. Je suais à très grosses gouttes et sentais mon t-shirt s'imbiber complètement. La température était aussi montée à cause du soleil, nous étions bien exposés au sud, et de la proximité de la mer. Cela aurait pu être un régal s'il n'avait pas été nécessaire de faire cette course au grand galop ! J'avais réussi à trouver mon rythme ; les plus rapides étaient déjà loin devant, et j'avais doublé quelques gars qui étaient partis comme des dératés, mais dont le physique n'avait pas suivi. Il y avait un postulant qui avait le même rythme que moi, ce qui était un appui important : nous nous soutenions l'un et l'autre, avions un rythme régulier et ne risquions plus de nous aligner sur le rythme de quelqu'un d'autre qui nous aurait ralenti ou épuisé. Le pauvre gars n'a cependant pas été jusqu'au bout : il a abandonné à l'avant-dernier point de contrôle (il y en avait à peu près un tous les heures, où nous devions signer pour prouver que nous ne trafiquions pas le parcours). Il était clair que le temps filait à toute vitesse et que les délais allaient être justes. Arriver hors-temps, c'était être éliminé d'office : il fallait donc mettre le paquet.

Je vis le point d'arrivée à peu près une heure avant la fin du temps alloué. Le hic, c'est qu'il me restait à peu près une heure de descente d'après le chronomètre de référence. Ça allait être chaud, mais j'ai tenté le coup quand même : je pris mon courage à deux mains et mes dernières réserves d'énergie, et je m'élançais dans la pire course que j'ai jamais fait. Une descente de plusieurs centaines de mètres de dénivelé en courant avec mes grosses chaussures de randonnée, dans la neige et les éboulis, avec mon sac trop lourd. Plus d'une fois je faillis déraper et me vautrer en beauté : j'aurais été incapable de me relever. Mais plus ma course me rapprochait du but, plus l'aiguille filait sur ma montre.

Finalement, je suis arrivé à temps, moins de 10 minutes avant la clôture de l'épreuve. Autrement dit, si je n'avais pas couru, j'aurais été éliminé. J'eus à peine le temps de me remettre et de vider mes bouteilles d'eau qu'il me fallait passer à la seconde partie de l'épreuve ! En effet, il y avait une deuxième partie, un QCM d'une quarantaine de questions permettant de révéler notre sens de l'observation. C'était infernal : combien de fois êtes-vous passé sous une ligne électrique ? Après le point de contrôle n°x, de quelle essence était le peuplement que vous avez traversé ? Qu'était la ruine que vous avez pu voir après la grande montée du mont machin ? Quelle était la particularité de la chapelle truc ? Et ainsi de suite. J'étais content d'avoir un peu regardé le paysage, au final, mais après avoir dépensé autant d'énergie, nous n'avions plus la moindre capacité de concentration, et j'ai un peu bâclé le questionnaire. Avec mon chrono limite au niveau du temps, je savais que j'avais eu 06/20 à la marche. J'espérais contrebalancer cette note médiocre par le QCM, mais je n'avais aucune idée de mon résultat.

J'étais trop épuisé pour reprendre la route tout de suite, et mes jambes refusaient de toute façon de me conduire pour le moment. Je pris donc un peu de temps pour nettoyer les plaques de sel et de sueur qui me recouvraient le visage, la nuque et les bras. C'était impressionnant. Mon corps était meurtri, je ne sentais plus mes épaules ni mon dos, mes pieds étaient en sang. Mes mollets et mes cuisses étaient en feu, et je n'avais jamais ressenti une aussi grande lassitude. Je savais qu'il fallait que je mange et que je boive, mais je n'avais pas envie de perdre des calories supplémentaires pour m'alimenter. J'avais peur que le simple fait de digérer m'épuise définitivement.

Dans le cours de l'après-midi, après que les derniers candidats soient arrivés ou aient été rapatriés au camp de base, les résultats sont tombés. Sur la cinquantaine de gusses partis le matin, seuls 13 avaient réussi l'épreuve. Il n'y eut donc que 13 élus à passer les deux épreuves suivantes, le lendemain, à Nice. Moi, le p'tit maigrichon pas sportif, j'avais réussi là où de solides gaillards avaient échoué. Je rentrais donc à ma location peu de temps après, rasséréné et fier de moi. Et un peu claqué, quand même.

Après une douche aussi longue que bouillante, j'ai mangé tôt, ce soir là, et ai pris une bonne quantité d'aspirine pour essayer de limiter les courbatures au réveil d'une nuit qui s'annonçait difficile. Malgré le stress inévitable pour le lendemain, je m'endormis vite et sombrai dans un profond sommeil sans rêves.

(A suivre...)






Photo : (c) mike1105 : original (licence : CC-ByCC-By-NDCC-By-NC).