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Mot-clé - Incendie

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mardi 8 juillet 2008

Mercredi 08 Juillet 1998 - Remplacement

Après avoir passé le cap des 30 ans, je me suis surpris à regarder en arrière. Plus de 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre symbolique, une occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque qui a contribué, plus que toute autre, à ce que je suis aujourd'hui.

La seconde semaine dans la vigie du Serre de Barre commença avec une bonne nouvelle. Le Service Départemental d'Incendies et Secours avait enfin pu envoyer quelqu'un pour réparer nos problèmes électriques. La tour était de nouveau alimentée en électricité et en eau, Le gars avait un peu galéré : il y avait un nid de guêpes dans le boitier du disjoncteur, et ça a failli mal finir, on a presque été obligé de faire intervenir les pompiers :-D Cependant, il ne réussit pas à remettre la radio en marche, probablement parce que quelque chose avait grillé avec la foudre. Nous étions donc condamnés à utiliser un petit émetteur radio portable pour signaler les feux au CODIS et passer les données météo de notre site. Mais ce n'était pas assez puissant pour faire Radio Gélons, seules les deux tours les plus proches pouvaient nous recevoir avec cet émetteur faiblard.

Mon co-guetteur, Ben, devait s'absenter deux jours pour faire des démarches d'inscription pour sa rentrée en BTS, en septembre. Notre adjudant-chef, une femme un peu ronchonne mais très maternelle avec ses guetteurs, l'avait autorisé à quitter la vigie (nous ne sommes pas censés en bouger pendant notre mois d'affectation), et l'avait fait remplacer par l'un des guetteurs du Serre du Pied de Boeuf du mois d'Août, Mathias. C'était un garçon un peu plus rude, un savoyard, mais le contact est finalement très bien passé.

Pour son premier jour, afin de l'aider à s'adapter, j'ai fait une grosse partie des météos, et nous avons fait la surveillance tous les deux. Après manger, vers 13h30, j'étais cependant seul sous la verrière, j'avais laissé du temps à Mathias pour s'installer. Le vent avait beaucoup forci, et le sol était de nouveau sec, malgré les trombes de la veille. Alors que je regardais en direction des Vans, au nord-ouest, quelle ne fut pas ma surprise de voir un champignon de fumée bien noire s'élever dans le ciel. Un départ de feu qui venait de se produire, à quelques centaines de mètres de la tour.

Incendie du Serre de Barre - 1997 (1) Avec le vent le feu pouvait grossir très vite, et le vent le poussait dans notre direction. J'ai évidemment appelé Mathias en renfort : nous avions eu jusque là peu de départs de feu très sérieux, celui-là n'était pas bon et en plus il était pour notre pomme... Nous avons suivi la procédure : localisation du feu sur les cartes quadrillées de la DFCI (c'était facile, il était juste sous notre nez...) puis appel au CODIS (avec notre petit émetteur pourri). Premier appel :

CODIS07 de Gélon 30 ?

Pas de réponse. Argh. Le stress monte. Deuxième appel :

CODIS07 de Gélon 30 ?

Là, le CODIS nous répond :

Gélon 30 de CODIS07. Standby 15 minutes. Il est trop tôt pour la météo.

Grumph. Je me permets d'insister malgré tout, le feu grossissant :

CODIS07 de Gélon 30, pour signalement de feu urgent

Ici CODIS, vous n'auriez pas plus le dire plus tôt ?

(needkill)

Suivent ensuite quelques échanges avec le CODIS, pour donner l'emplacement du feu (en bordure de la fameuse piste qui permettait d'accéder à la Tour), sa taille, la couleur de la fumée (cela permet de déduire beaucoup de choses, notamment le type de végétation), et faire un briefing météo sur le secteur. Nous commencions à voir les flammes dépasser de la colline, puis la contourner pour remonter vers la crête. La sirène sonna à la caserne des Vans (nous étions à quelques centaines de mètres juste au dessus du village, ce bruit-là porta bien), mais il fallu de longues minutes pour que les premiers CCF2000 arrivent jusqu'à nous. Une bonne demi-heure d'attente qui nous parut bien longue (et que Mathias occupa en prenant les photos présentées ici).

Entretemps, pour nous occuper, la vigie de la Tour de Brison, située en face de nous dans la vallée, à 25 ou 30km, nous passa un message.

Gélon 30 de Gélon 31. Vous n'auriez pas un feu sur votre secteur, là ??

re- (needkill)

Les deux filles (adorables) qui guettaient n'avaient pas dû être très à l'écoute de leur poste radio sur les dernières minutes. Elles aussi faisaient leur seconde saison de guet, tout comme moi, et elles m'avaient beaucoup fait rire l'année d'avant par leurs nombreuses gaffes, bourdes ou lapsus. Là, ça n'avait pas loupé, encore une fois. C'est le CODIS qui les rabroua avec quelque chose du genre "Gélon 31, silence et standby jusqu'à nouvel ordre, sauf urgence".

Incendie du Serre de Barre - 1997 (2) Grâce à une accalmie du vent, il ne fut pas nécessaire de faire venir les impressionnants avions bombardiers d'eau. Les pompiers des Vans s'en sortirent comme des chefs (nos sauveurs !) en moins de deux heures. Après enquête, c'était un accident tout bête, mais relativement fréquent : des forestiers-sapeurs étaient venus entretenir un peu les abords de la piste DFCI d'accès à la Tour, et en débroussaillant, ils avaient probablement provoqué des étincelles qui ont démarré le feu. Ils ne s'en sont pas aperçu (la route tourne et retourne entre les collines, il n'y a pas de vue globale de la piste), sinon ils seraient intervenus avec la petite citerne dont ils disposent pour éviter ce genre d'incident. Mais le feu avait couvé, et les sautes de vent avaient fait leur travail.

Incendie du Serre de Barre - 1997 (3) Le lendemain, remis de nos émotions, nous avons eu la visite d'un technicien qui venait remettre l'émetteur radio en fonction. Mais la première communication avec le CODIS nous avons appris une mauvaise nouvelle : mon collègue Ben avait eu un accident de la route sur son trajet de retour. Heureusement, ce n'était pas très grave (juste le poignet cassé je crois), mais il ne pouvait pas reprendre immédiatement. Mathias fit donc quelques jours de supplément.

Je profitai d'une soirée tranquille pour appeler mes parents et donner quelques nouvelles. Le feu de la veille occupa une bonne place dans la conversation :-) Ils m'apprirent quand même que ma soeur venait de rater son bac (La peste... En même temps, elle n'avait pas vraiment bossé, ceci explique peut-être cela...) et que j'avais reçu une lettre de Nice. Une lettre de Nice ? Cela ne pouvait venir que d'une personne. M. avait écrit. M. AVAIT ECRIT !!!

M. était mon amoureux secret numéro deux (oui, je les collectionnais, à l'époque, mais en même temps je ne faisais rien de mal avec eux). Il m'avait sauvé un matin d'un concours, alors que j'étais coincé dans l'arrière pays niçois par une grève de trains. J'étais transporté de joie de savoir qu'il m'avait écrit, et le temps d'attente avant l'arrivée de la lettre m'était déjà insoutenable...

Quelques jours passèrent. Le week-end du 11 et du 12 juillet, la copine de Mathias et mon pote Cédric restèrent avec nous. Cela fut un week-end de rêve, très agréable. Nous avions beaucoup de points en commun, elle aussi travaillait dans le domaine de l'environnement, et nous avons discuté à bâtons rompus des heures durant. Un moment où j'étais seul avec Cédric, j'entrepris d'entamer une discussion qui me tenait à coeur depuis longtemps. J'y avais longuement réfléchi, il fallait que je le fasse. Je démarrai la conversation sur le thème "je crois avoir compris pourquoi je ne vais pas bien en ce moment", "j'ai compris que j'aimais les garçons" etc. Mon premier coming out auprès d'un proche. Bon, ok, je lui ai dit que je pensais être bisexuel (Tous les gays qui font leur premier coming out le pensent ou le croient... En fait, ils se trompent très souvent :-D). Cédric ne paru ni choqué, ni trop surpris (ça, c'était le plus vexant), et devant mon attente de réaction de sa part, a eu un magnifique "Et ? Ça change quoi ?". J'étais heureux de sa réaction (enfin, du manque de réaction...), car il faisait partie des mes plus proches amis, mais j'étais furax de m'être mis la rate au court-bouillon pour ça... Mon premier coming out fut donc une réussite. Il y en eu évidemment beaucoup d'autres, et il en reste encore quelques un à faire... Bref, retour à la Vigie...

Nous étions isolés sur notre montagne, loin de tout, loin de l'actualité aussi. C'est donc de très loin que nous avions été informés des réussites successives de la France dans la Coupe du Monde qui se déroulait. Le football m'indiffère totalement, voire me faire réagir négativement, et Mathias était dans la même situation. Cela ne nous intéressait pas, et nous avions l'impression de passer pour des extra-terrestres, voire des hérétiques, lorsque nous disions à nos visiteurs que nous n'avions pas de télévision dans la Tour. Ce à quoi il nous était invariablement répondu : "Pas de télé ? Mais comment vous faites pour suivre la coupe de monde ?" (evil) Notre blague favorite était alors de sortir en choeur : "La coupe de quoi ?", et de regarder les regards effarés de nos visiteurs... Bref, la soirée ultime où la France a pu accrocher la fameuse étoile à son palmarès, Mathias et moi l'avons passé à bouquiner. Nous avons quand même été informés qu'il s'était passé un évènement majeur : même à 950m d'altitude, nous entendions les coups de klaxon des voitures, 820m plus bas. Une folie. Sur le canal radio départemental, le canal 27, il y eu aussi quelques manifestations du bonheur (primitif) des supporters. Plusieurs coupures du genre "On est champion !" eurent lieu avant que le CODIS n'y mette gentiment de l'ordre. Cela s'est calmé immédiatement sur le canal 27.

Mais dès le lendemain, tout le pays était ravagé par une fièvre footballistique qui mit plusieurs (très longues) années à retomber...





(c) photos : Juillet 1997, Mathias BILLIEZ. Reproduction interdite.