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dimanche 20 juillet 2008

Lundi 20 Juillet 1998 - Les randonneurs

La tour du Serre de Barre, vue vers l'ouest Après avoir passé le cap des 30 ans, je me suis surpris à regarder en arrière. Plus de 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre symbolique, une occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque qui a contribué, plus que toute autre, à ce que je suis aujourd'hui.

La vie dans la Tour de guet avait repris un rythme normal. Ben, le guetteur avec qui j'avais commencé le mois mais qui s'était absenté, était revenu le 13 juillet. Nous vivions donc à nouveau en fonction des bulletins météo que nous passions toutes les trois heures, ainsi qu'au rythme des départs d'incendie.

Ces derniers n'étaient pas très nombreux, en moyenne nous en avons peut-être eu moins d'un par jour sur le mois, mais évidemment, il suffit de rater le départ du feu pour que cela vire rapidement à la catastrophe. Tourner en rond, au sens propre, sous la verrière de la vigie m'offrait un sacré luxe : j'avais du temps pour réfléchir à l'année écoulée. Lorsque vos yeux cherchent très mécaniquement le moindre signal d'un départ de feu, l'esprit est libre de faire ce qu'il veut. J'ai donc passé de longues heures à analyser tout ce qui s'était passé en un an. Mon départ d'Ardèche, l'arrivée à Annecy, l'échec de ma formation, l'échec de mon concours, l'échec de mes recherches d'emploi, l'échec de mes amours. Tout avait été de mal en pis pendant 8 mois. Puis le vent favorable avait de nouveau soufflé, j'avais croisé les bonnes personnes au bon moment et étais de retour en Ardèche. Grâce à ce long travail sur moi, je voyais aussi poindre certains faits nouveaux. Malgré mon intérêt pour les sciences de l'environnement et les bonnes dispositions que j'avais dans certains domaines, je n'étais pas un gars de terrain : cela ne pouvait manquer de poser des problèmes.

Depuis le retour de Ben, la vigie était très animée. Régulièrement, sa bande de potes venait squatter la tour (il y avait de la place pour loger tout le monde). Nous avons passé de longues soirées à écouter de la musique, et s'il y a un album qui a particulièrement marqué cette époque, c'est Night to night, de Geoffrey ORYEMA [1]. Il a tourné en boucle pendant des jours et des jours, Ben et moi ne pouvions en décrocher. De sa bande de copains, je ne me souviens que d'un blondinet à la musculature impressionnante et d'un beur qui ne mettait jamais de sous-vêtements sous ses shorts :-p Pourtant, ils étaient bien 5 ou 6 à chaque fois. Cela ne m'a jamais posé le moindre problème, ils étaient respectueux de nos contraintes et de notre rythme de vie. Cependant, ils ravitaillaient Ben en résine illicite, ce qui ne me plaisait pas trop, notamment quand Ben commençait son tour de garde en allant fumer un pétard. Il n'a cependant jamais laissé passer le moindre feu, donc mes a priori n'étaient pas justifiés.

La vallée du Chassezac Nous avions aussi très souvent la visite des parents de Ben, agriculteurs dans les plaines que nous surveillions. A chaque fois, ils nous apportaient du ravitaillement, ainsi que des fromages de chèvre de leur production. Quel régal ! Je ne me souviens pas d'avoir autant mangé qu'à cette époque. Nous faisions des pauses à 10h avec le café et des tartines, un gros repas à midi, un break à 4h à grands renforts de fromages de chèvre et un bon repas le soir. Je n'ai jamais été aussi gros : c'est ce mois-là que j'ai atteint mon poids maximum (grâce au crevette power, tout est relatif : j'avais juste atteint 57kg, un "record", quasi l'obésité !). Je devais presque tout reperdre le mois suivant, mais j'anticipe...

Quand nous n'étions que tous les deux, nous n'étions pas isolés pour autant. Les pompiers des Vans venaient nous apporter le courrier et nous ravitailler en eau et en nourriture tous les 3 ou 4 jours. Et il y avait les randonneurs. La tour du Serre de Barre est longée par plusieurs sentiers dont un de Grande Randonnée, et des pelletées de touristes passaient à côté de "chez nous", parfois plusieurs dizaines par jour. Bien évidemment, nous avions souvent droit à des questions sur nos conditions de vie, et elles finissaient toujours par arriver au même point : sans télévision, comment avions nous fait pour suivre la Coupe du Monde de foot ? C'était insupportable.

Il est malgré tout vrai que le site est magnifique, avec un panorama exceptionnel sur la vallée du Chassezac, la montagne ardéchoise, les Cévennes gardoise ou lozérienne, (photo ci-dessus) mais aussi sur la vallée du Rhône (ci-dessous, dans la brume du soir). On y aperçoit le Ventoux, et parfois même des sommets alpins... Le lieu est aussi réputé pour son départ de parapente ; nous en avons vu quelques-uns décoller, mais les conditions météo n'ont pas toujours été propices. A chaque fois; nous avions une petite angoisse, espérant ne pas avoir besoin d'en décrocher un de l'antenne radio... Je n'ai jamais su si c'était vrai, mais les Pompiers des Vans nous ont raconté que c'était déjà arrivé...

Coucher de soleil sur le Serre de Barre Les derniers jours à la tour ont été animés par quelques évènements qui sortaient un peu de l'ordinaire. Une personne avait été portée disparue sur les rives du Chassezac, et nous étions au coeur du dispositif de recherche, pendant deux jours. Malheureusement, il fut retrouvé bien trop tard par les secours, et ce fut donc notre premier "delta", notre première personne décédée. Il y avait eu pas mal d'accidents (des chutes graves, des gamelles à vélo, des accidents dans les cours d'eau...), mais là nous avions eu le bilan en direct.

Une nuit, alors que j'étais "de matinée" et donc que je dormais sous la verrière de la tour, le bipper de la tour avait été activé. J'ai le sommeil plutôt lourd, il fallu deux séries de bips pour que j'émerge et que je comprenne qu'on était appelé en urgence. J'ai allumé la radio, pour savoir ce que le CODIS voulait. Une intervention avait lieu dans un endroit reculé en montagne, le signal radio des véhicules d'intervention ne passait pas et n'atteignait pas le CODIS. Notre Tour avait donc été réveillée brutalement réactivée pour servir d'intermédiaire entre les deux : en tant que point haut, notre antenne radio arrosait largement la montagne ardéchoise. Nous devions donc transférer les demandes du CODIS aux véhicules d'intervention, puis des véhicules vers le CODIS. Cela dura un long moment ; j'avais déjà été très stressé par le bipper, mais la gravité de l'intervention en rajoutait une couche. Sans parler de la mauvaise qualité du signal radio et de la terminologie incompréhensible des médecins... Heureusement, Ben, qui avait aussi été réveillé et qui m'entendait parler à la radio, était monté m'épauler, et à nous deux, nous arrivions à nous en sortir, l'un ou l'autre corrigeait les transmissions de données incomplètes...

Vers la fin du mois, alors que nous n'avions plus que quelques jours à faire, notre adjudant-chef nous appela pour nous faire une proposition. Des deux guetteuses du mois d'Août de la vigie du centre-Ardèche (la tour de Sainte-Marguerite), l'une avait déclaré forfait et l'autre était obligée de décaler son arrivée d'une semaine. On nous proposa donc de rempiler pour un mois. Ben n'en pouvait plus, mais il accepta quand même de faire la semaine de plus. Moi, je n'avais rien prévu d'autre, le boulot me plaisait et même, me faisait du bien, et après tout, c'était plutôt pas mal payé. Je décidai donc de guetter aussi au mois d'Août. Mes parents allaient faire la gueule :-D

J'avais fini par recevoir la lettre envoyée par "mon" niçois ; après les courriers précédents, qui étaient chaleureux et toujours teintés d'une ambiguïté excitante, cette lettre-là était froide et distante. J'en étais bouleversé, et il allait me falloir du temps pour bien digérer ce changement. Un nouveau mois d'isolement dans une nouvelle tour allait me faire beaucoup de bien. Du moins en théorie.





(c) photo : Mathias BILLIEZ, reproduction interdite.

Notes

[1] Malheureusement pas disponible sur Deezer.com ; je ferais peut-être un billet avec des extraits, un de ces quatre.