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lundi 23 juin 2008

Mardi 23 Juin 1998 - Retour aux sources

Paysage ardéchois Après avoir passé le cap des 30 ans, je me suis surpris à regarder en arrière. Plus de 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre symbolique, une occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque qui a contribué, plus que toute autre, à ce que je suis aujourd'hui.

L'arrivée de l'été avait pour moi une saveur très particulière. Après trois mois passés chez mes parents, malgré le boulot, j'allais enfin reprendre ma liberté et bouger à nouveau. Comme l'été précédent, j'avais signé un engagement de pompier volontaire saisonnier pour Juillet, et il me tardait de commencer : je trépignais d'impatience depuis le début du mois de Juin.

Je suis parti de chez mes parents une semaine en avance, prétextant une foule de choses à faire avant de démarrer ma saison de pompier. Plus les kilomètres défilaient, plus je me sentais revivre : l'arrivée en Ardèche et la descente du Col de la Chavade me transportaient de joie. J'avais oublié à quel point le paysage de ces montagnes un peu rudes était beau, en cette saison : sous un ciel bleu profond, la mosaïque de verts des fougères était parsemée du jaune d'or des genêts, qui embaumaient l'air. C'était euphorisant.

J'arrivais en fin de journée chez Lisa, une copine de BTS de la promo d'après moi, qui m'avait proposé le gîte. Elle et ses collègues étaient sur le pied de guerre, en pleins examens ; le lendemain avait lieu l'une des épreuves les plus redoutées du BTS, et nous avons passé la soirée à nous organiser. C'est une épreuve un peu particulière qui dure 24h et pour lesquelles toutes les ressources sont autorisées (y compris le joker "appel à un ami"). D'autres copains de ma promo étaient là aussi, d'ailleurs, et c'était amusant (pour nous) de revivre en décontracté ce que nous avions subit un an auparavant.

Lisa étant déjà assistée par quelqu'un, j'avais choisi d'aider une autre copine, Carine. Nous avons été très efficaces, et la demoiselle n'étant pas qu'à moitié futée, le boulot a été abattu à toute vitesse. En fin de journée, nous avions fini la phase d'étude, il ne restait plus qu'à préparer la restitution orale de l'épreuve : je n'étais plus très utile et ai vaqué à mes propres occupations. Toujours impatient de démarrer la saison de pompier, je suis allé faire un saut à la vigie où j'avais demandé mon affectation, le Serre du Pied de Boeuf, situé au dessus de Privas. La tour n'avait pas encore été ouverte, tout était calme, un peu sinistre, en fait. Même les moutons n'étaient pas là, c'est peu dire si c'était désert. Je pu cependant profiter de l'occasion pour tester mon nouveau téléphone mobile. Mes parents avaient eu tellement de mal à me joindre l'année d'avant qu'ils m'avaient forcé à acquérir le portable. Le gadget était très à la mode, à cette époque, et commençait à se répandre partout. Seulement la couverture des réseaux n'était pas terrible, et je ne savais pas si cela allait passer ou non. Heureusement oui, cela passait, mes parents ne m'avaient pas équipé pour rien :-)

Les deux jours suivants n'ont pas été très productifs. Nous avons passé notre temps chez les uns et les autres, à faire des grosses bouffes et des soirées. De nature lève-tôt, je m'ennuyais ferme le matin en attendant que la petite troupe qui habitait chez Lisa se lève (c'était un peu l'auberge espagnole, chez elle). Je passais beaucoup de temps en ville à flâner à gauche et à droite. Ce n'est pas totalement par hasard, pourtant, que je suis tombé sur un livre dont j'avais entendu parler quelques jours plus tôt à la radio : Gayculture, de David LELAIT. Toujours en proie à mes questions existentielles sur l'homosexualité en général, et la mienne en particulier, je m'étais persuadé d'acheter le bouquin pour essayer de comprendre un peu mieux ce monde complètement inconnu. Je n'ai pas été déçu du détour, le livre étant un bon condensé de stéréotypes gays et de la supposée culture commune à tous les gays. Cependant, c'était une information comme une autre, et il valait mieux cela que rien du tout, même si je ne me reconnaissais pas du tout dans ce qui était écrit dans le bouquin. J'étais désormais parfaitement au jus de toutes les aspects des pratiques, coutumes, icônes gays, des backrooms à Maria Callas en passant par le minitel rose ou les bars réputés. Le coté positif, malgré tout, c'était ce début d'affirmation qui m'avait permis de prendre mon courage à deux mains et d'aller acheter le bouquin. J'avais entrebâillé une porte.

Pour l'anecdote, tant que j'y suis, j'avais aussi décidé d'acheter mon premier porno gay, par curiosité et pour voir les différences d'activités par rapport aux filles. Mon passé hétérosexuel avait très rigoureusement standardisé ma manière de batifoler. Pour éviter que cela n'arrive chez mes parents pendant mon absence, j'avais fait livrer la cassette VHS chez Lisa, qui savait que je devais recevoir un colis (mais j'avais oublié de lui préciser le contenu du colis...). Manque de chance, Lisa habitait dans un quartier un peu agité, et les braquages de boites à lettres étaient fréquents. Ce qui devait arriver arriva : je n'ai jamais reçu la susdite cassette ; par contre, un matin, la boite à lettres de Lisa avait été éventrée... Il ne faut pas être idiot, et j'en ai déduis que la vidéo avait disparu pour toujours. Ceci dit, je me suis consolé en imaginant la gueule du voleur quand il a mis la cassette dans son magnétoscope... Ha la la... Heureusement qu'Internet est arrivé assez vite après... Fin de l'anecdote :-)

Le week-end du 27 et 28 était un week-end spécial, planifié depuis plusieurs mois. Je devais retrouver des amis d'une association que j'avais fréquenté à Annecy. J'étais resté en contact avec eux depuis mon départ, et ils avaient tenu à ce que je les rejoigne pour leur escapade. C'était un week-end canyoning / VTT dans les gorges du Chassezac, à la frontière de la Lozère et de l'Ardèche. R. mon amoureux secret d'Annecy était de la partie, je lui ai collé aux basques les deux jours durant :-) N'étant pas fan de sports aquatiques, j'avais préféré l'option VTT, et c'est en petit comité (mais, pour mon plus grand plaisir, accompagné de R. habillé d'un cycliste bien seyant) que nous avons arpenté la montagne alentour. Je me souviens avoir passé un week-end de rêve, en compagnie de ma petite troupe d'amis. Le seul fait notable fut la soirée du samedi. L'une des femmes du groupe se disait spécialiste de la cartomancie et du tarot, et elle avait insisté pour nous faire une petite séance de divination. Je suis un scientifique et un sceptique, mais me suis plié au jeu, et ai tiré la dame de coeur et je ne sais plus quelles cartes. L'interprétation m'a beaucoup amusé : "Hooo quelle chance ! La femme de ta vie est à ta portée, elle t'attend, mais prend garde, si tu tardes trop elle te brisera le coeur...". J'avais rétorqué quelque chose du genre "Heu bhé, la femme de ma vie ? Ce n'est pas près d'arriver !" en prenant bien soin de fixer R. droit dans les yeux, ce à quoi il répondit un très large sourire... Après un ultime repas avec eux le dimanche soir, je les ai très tristement regardé partir, reprendre la route de la Savoie. C'est là que j'ai réellement senti la rupture : mon chapitre Annecy était définitivement clôt. Je n'ai plus revu ni mes annéciens ni R. Avec ce dernier, les courriers ont duré quelques semaines, mais le contact s'est effiloché. Puis définitivement rompu.

Il me restait encore deux jours à tuer avant de démarrer la saison, et c'est avec le moral dans les chaussettes que je les ai passé. Le temps s'écoulait trop lentement à mon goût, et même si j'adorais Lisa, j'en avais assez de squatter chez elle comme un parasite. Je l'ai quitté le mardi 30, pour rejoindre l'un des célèbres bivouacs connu de tous les touristes qui descendent la rivière Ardèche en canoë : Gournier. Un de mes plus proches amis y travaillait pour l'été ; c'est avec lui et Cédric que nous formions une sorte de boys band en BTS... Le trio était reformé pour la première fois depuis de très longs mois, et cela m'a forcément mis du baume au coeur. Nous avons passé une soirée au rythme des touristes, puis nous sommes couchés tôt. Le lendemain, je devais partir aux aurores rejoindre enfin le Service d'Incendies et Secours, à Privas.






(c) photo : par Sacred Destinations : original (licence : CC-ByCC-By-NC).

vendredi 21 mars 2008

21 Mars 1998 - Nouveau départ

Cartons Après avoir passé le cap des 30 ans, je me suis surpris à regarder en arrière. Plus de 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre rond symbolique, une occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque qui a contribué plus que toute autre à ce que je suis aujourd'hui.

Après le sinistre mois de février, ce début de mois de mars semblait être une accalmie après une grosse tempête. Je n'avais plus d'obligations, plus de contraintes, j'étais libre. Mes parents voulaient limiter les frais et m'avaient posé un ultimatum : je devais quitter Annecy au plus vite. La mort dans l'âme, j'avais commencé à préparer les cartons et envoyé mon préavis pour libérer mon logement. J'espérais encore que mes recherches d'emploi me permettraient de trouver un job pour tenir jusqu'à l'été, mais malgré toutes les relances et les demandes d'entretiens, mon téléphone restait silencieux et ma boîte à lettres vide.

Pendant plus d'un mois, je n'ai eu qu'à me laisser vivre.

Je passais beaucoup de temps sur Internet (faut dire qu'à 56K, il fallait être patient...) ; j'avais découvert deux choses intéressantes dès le début de mon abonnement, un peu mois d'un an auparavant. Sur AOL, il y avait une "aire" spécifique pour la science-fiction : des articles, des accès aux newsgroups, un salon de chat... Tous les derniers vendredi du mois, je crois, nous avions rendez-vous entre férus de lecture SF dans ce fameux salon animé par un écrivain, Philippe WARD. Il m'avait même envoyé le fichier du roman sur lequel il travaillait, pour relecture. Nous échangions critiques et bons tuyaux, parlions des sorties et essayions de décortiquer et analyser les histoires qui nous faisaient triper. J'avais aussi découvert l'aire "Gay attitude", dans laquelle on trouvait beaucoup de choses affriolantes :-p et puis des salons de chats gays, beaucoup moins coûteux que les services minitel 36.15... Mais il n'y avait pas autant de connectés qu'aujourd'hui, et les annéciens y étaient encore rares (ou décrépis). Donc pas de rencontres... De toutes façons, je n'y étais pas encore prêt.

Je flânais beaucoup dans mon quartier, légèrement à l'écart du centre ville (à peu près à 15 minutes à pied), mais j'y avais tout sous la main, à moins de deux minutes de chez moi. Je me souviens du bureau de poste, de cette boulangerie au pain délicieux, de mon gymnase, ou de la bibliothèque de quartier. J'y allais un jour sur deux, pour découvrir de nouvelles BD. La bibliothécaire avait fini par mémoriser mon nom, et c'est elle qui m'a mis sur la piste de plusieurs mangas qui sont devenus incontournables selon moi. Je me souviens aussi, plus honteusement, du marchand de journaux. C'est un souvenir très précis gravé dans ma mémoire : c'est là que je reluquais les célèbres photos de sortie de la douche de Filip Nikolic (mais si voyons, l'un des "chanteurs" des 2B3). La honte, ce n'était pas de baver devant un garçon à poil, c'était surtout de regarder les pages consacrées à ce boys band :-)

Le prof d'informatique de mon ancien lycée m'avait demandé de faire un cours sur la thématique d'Internet, j'avais donc un petit peu de travail. Cela me permit de retrouver les collègues que j'avais abandonné, mais le courant ne passait déjà plus, sauf avec un ou deux. A l'occasion de deux TD, je leur expliquais donc ce qu'était Internet (j'étais le seul abonné, c'était pour eux une terra incognita que j'avais un peu défriché), comment s'y connecter, comment était conçu un site web etc. C'était un très bon condensé des connaissances que j'avais pu accumuler depuis que je m'intéressais à ce phénomène. La révolution était en train de se produire, j'avais l'impression d'être un pionnier 8-).

A cette période-là, je m'entrainais tous les soirs au club de badminton, que je fréquentais depuis septembre avec régularité. Si le mois de janvier avait été froid, février et mars étaient d'une très grande douceur, et pendant plusieurs semaines, j'allais aux entrainements en pull léger, c'était rudement agréable. J'avais sympathisé avec quelques-uns des joueurs, et allions quelques fois boire un coup en ville après les entrainements.

Côté coeur, je commençais à sentir frémir des choses. Je continuais ma correspondance avec M., le beau niçois, et même si nous n'échangions que des banalités, cela me touchait toujours de recevoir ses lettres. J'avais aussi fait la connaissance de R., via le club de badminton. Il était très beau, vraiment mon idéal : brun, viril (et poilu, bien sûr :-p ), sportif, plein d'humour. Nous n'avons rien fait, jamais, mais j'ai pu sentir (ou j'ai fantasmé ??) ses hésitations plus d'une fois, lorsqu'il se pavanait devant moi avec juste un boxer, les soirs où il passait se changer chez lui en vitesse avant d'aller boire un verre en ville. Il insistait tant pour que je monte chez lui, je ne pouvais pas refuser... C'est le premier garçon que je voyais en boxer (rhaaaaa les premiers Dim, qui mettaient si bien en valeur), vous n'imaginez pas quel effet cela pouvait me faire... Nous discutions beaucoup, étions assez présents l'un pour l'autre et avions finalement une relation un peu ambigüe ; je me demanderais toujours ce que ça aurait donné si j'avais tenté quelque chose. En même temps, je n'étais pas prêt, donc pas de regrets !

Le jour que je redoutais finit par arriver. Contrairement à ce que je pensais plus tôt, je n'étais pas dans une accalmie après la tempête : cette période de paix était juste un passage dans l'œil du cyclone. Les derniers jours à Annecy furent très durs. Je sentais les évènements m'échapper, toutes les décisions que j'avais pris avaient échoué. J'allais quitter des amis, j'allais perdre mon indépendance, j'allais devoir m'éloigner de R. qui était à mes cotés presque tous les jours.

Je suis allé au badminton jusqu'au dernier soir, et nous avons été prendre un verre en ville, une dernière fois au Roi Arthur. Les personnes que j'appréciais le plus étaient là, et malgré leur soutien, j'étais à deux doigts de m'effondrer. R. m'a déposé chez moi au retour, je n'avais plus le coeur à rien, et me suis réfugié dans un mutisme profond. Je l'ai regardé repartir vers Annecy-le-Vieux, jusqu'à ce que la nuit ne le fasse disparaître, et suis resté un moment éveillé, à ranger mes dernières affaires, peu pressé de voir la journée se finir.

Le lendemain matin, samedi 21, j'avais rendez-vous avec la responsable de l'agence immobilière pour faire l'état des lieux. Cela fut vite fait, je n'avais été là que 9 mois. Elle vit que je n'avais pas envie de partir et que j'avais les larmes aux yeux. Elle eut quelques mots gentils, puis je lui remis les clés.

Je me suis mis au volant de la voiture, et les larmes ont commencé à couler. Quitter la ville, mes amis, ce que je voyais comme un amour naissant... Tout cela était un échec. La formation pour laquelle j'étais venu à Annecy était un échec. Le concours dans lequel je m'étais tant investi était un échec. Et comme c'était la première fois que j'étais confronté à cela, forcément, ça ne passait pas bien. Toute ma frustration remonta au moment où je mis le contact, et j'ai pleuré pendant la quasi totalité du trajet. Nek tourna en boucle, musique symbole de ces semaines spéciales, de cette période de décadence.

Mes parents ne comprenaient pas mon état. Je ne pouvais pas leur expliquer sans leur dévoiler des choses que je n'assumais pas. J'ai donc passé les jours suivants à me morfondre, noyé dans la même musique (que mes parents commençaient à ne plus supporter :-p). Cerise sur le gâteau, deux jours après mon retour, l'une des boites que j'avais contacté s'était réveillée, et j'étais convoqué pour un boulot, que j'ai bien sûr refusé. Cela ne manqua pas de m'achever, bien sûr.

C'est finalement la visite de mon vieux pote d'Ardèche, Cédric, qui me sortit de ma léthargie. Pour ne pas rester cloîtré chez moi avec des idées sombres, je me mis vite à la recherche d'un nouveau job ; cela ne traina pas, il ne me fallu qu'une tentative pour être recruté.

(A suivre...)






Photo : (c) pouype : original (licence : CC-ByCC-By-CACC-By-NC).

mardi 5 février 2008

5 Février 1998 - Espoirs déçus

Vintimille Après avoir passé le cap des 30 ans, je me suis surpris à regarder en arrière. Plus de 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre rond symbolique, une occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque qui a contribué plus que toute autre à ce que je suis aujourd'hui.

Les derniers jours à Sospel ont très vite passé. La compagnie de mes deux amies y a beaucoup contribué, nous n'avons pas vraiment eu de temps morts. Je récupérais difficilement de mon épreuve physique, mais je n'avais pas le temps de me lamenter ! Dès le lendemain de leur arrivée, nous sommes allé à Menton. Nous avons pris le petit déjeuner en bord de mer, sur la plage. J'ai une très belle photo de lever de soleil, prise ce matin là, mais je n'arrive pas à remettre la main dessus :-) Nous nous sommes baladés un moment dans Menton, puis avons rejoint la cité Monégasque à pied, par la côte. Il faisait beau et chaud, nous ne supportions pas le pull, c'était assez déroutant pour un 28 janvier : deux jours plus tôt, il y avait quand même de la neige dans l'arrière-pays. Nous sommes revenus à notre point de départ puis avons pris la route de l'Italie et de Vintimille, où nous avons passé l'après-midi. Nous sommes rentrés à Sospel tard, après avoir fait les touristes de base : nous avions pris un vrai cappuccino en terrasse (je n'en ai jamais bu d'aussi bon depuis) et acheté des pâtes fraîches italiennes :-D

Le lendemain, nous avons été retrouver un de nos collègues de BTS qui travaillait dans l'arrière pays. Changement radical de climat : après avoir visité son village (était-ce Tende ? Je ne sais plus), nous sommes montés dans une station de ski du Mercantour. Il y avait beaucoup de neige et nous avons fait une mémorable bataille de boules de neige, suivie par un très réconfortant chocolat chaud. Il n'y avait pas foule, forcément, on était en plein milieu de la semaine, et la station semblait un peu abandonnée.

Le 31, nous quittions Sospel. Notre collègue rentrait dans sa famille sur Nice, et les filles et moi repartions dans nos Alpes du nord (elles l'Isère et moi la Savoie). Nous avions cependant prévu de faire une étape à Digne, pour voir une autre de nos collègues qui était en formation sur place. Nous sommes repartis vers nos foyers respectifs le lendemain matin, après une séparation assez éprouvante. Le dernier tronçon de route a été très long, et il fut difficile de me retrouver seul un dimanche soir à Annecy, après la semaine que je venais de passer.

Les jours qui suivirent furent horribles.

En premier lieu, une jolie lettre m'attendait dans ma pile de courriers. C'était le Service des Armées, qui "m'invitait" à venir faire mes "trois jours" en vue de m'évaluer pour le Service Militaire. Cela faisait des années que je m'angoissais à ce sujet (même enfant, l'idée du service militaire me travaillait [1]) ; j'allais être fixé, je devais me présenter mi-février dans une caserne à Blois.

Autre réjouissance : le 4 ou 5 février, je reçus les résultats du concours que j'avais passé à Nice. Malgré quelques très bonnes notes (notamment un 19/20 à mon oral sur le nucléaire), j'étais recalé. Ho, pas de grand chose : il y avait 6 postes à pourvoir, j'étais juste 7ème. La pire des places. J'étais anéanti, il me fallu des mois pour m'en remettre : c'était en nouvel échec, probablement le pire de tous. Deux choses m'avaient plombé : une note de maths très limite (05/20). Un demi-point de moins et j'aurais été éliminé d'office aux écrits... Le second point noir était mon oral de motivation ; la note était correcte (13/20) mais cette note était probablement ajustée en fonction des recrutements que voulaient faire les examinateurs et des profils des prétendants. Ma jeunesse et ma spontanéité m'avaient probablement handicapé lourdement.

Je quittais Annecy le 7 février pour rentrer quelques jours chez mes parents, histoire de me faire réconforter dans le giron maternel. Mes 21 ans furent l'un de mes anniversaires les plus tristes, la période ne se prêtait pas aux réjouissances et j'avais le moral dans les chaussettes.

Le domicile parental n'était pas très loin de Blois, je restais donc jusqu'à mes fameux "trois jours". Grâce aux dieux, cela se résumait uniquement à une journée d'entretiens et de tests divers et variés. Cela commençait très fort avec la mesure et la pesée et le pipi dans le bocal, sympathique humiliation publique devant une bordée de mecs de ma classe d'age. Il y avait aussi des tests écrits, de lecture, des QCM psychotechniques. Je me souviens avoir très longuement hésité lors d'un questionnaire général qui demandait l'orientation sexuelle. J'ai finalement honteusement coché la case "hétérosexuel", en sentant le regard de toute la salle sur mon dos. Vint enfin l'entretien médical avec un médecin. Plus jeune, j'avais subi une grave opération ; mon chirurgien et mes parents m'avaient toujours dit que j'avais souffert, mais que ça m'éviterait probablement le service militaire... Que nenni ! En fin de journée, je reçu le petit papier qui donnait le statut vis à vis du Service, et tout le monde espérait y voir la mention "exempté". J'étais tellement désespérément "apte" que j'en reteins mes larmes pendant un bon moment, mais elles finirent par couler plus tard, dans le train de retour...

La journée avait été particulièrement déplaisante. Je n'aimais pas l'ambiance militaire, l'ambiance de la caserne. J'abhorre les armes. L'immonde platée qu'on nous avait servi à midi était un indice de la qualité de vie, et enfin, la compagnie d'une chambrée était loin de stimuler mon imaginaire comme elle le fait aujourd'hui ;-) . Bref, j'avais passé une journée de merde et était très remonté quand je rencontrais un militaire pour un dernier entretien d'orientation, juste après la bonne nouvelle de mon aptitude. J'étais sans emploi, sans étude en cours ; l'Armée avait réformé à tour de bras dans les années qui précédaient et se retrouvait avec un déficit de main d'oeuvre pour assurer la transition avec la professionnalisation des militaires (les natifs des années 1977, comme moi, et 1978 étaient les derniers pignoufs à passer sous les drapeaux). Bref, le gradé a très lourdement insisté pour que je parte immédiatement sous les drapeaux et que je renonce à mon sursis. C'est la meilleure façon de me braquer... De toute façon, avec la journée passée à la caserne, j'avais pris ma décision : j'ai donc balancé froidement à mon interlocuteur que je serais bien plus utile à la société en faisant un service civil, et donc que je souhaitais être Objecteur de Conscience. J'espérais secrètement qu'il s'étrangle en entendant cette information, mais non, il est resté de marbre. Frustrant. Désormais, il fallait d'urgence que je trouve un organisme pour m'accueillir, sinon je risquais de finir sous les drapeaux malgré tout.

Je rentrais à Annecy le 22 Février. C'était quasiment la fin de mon mens horribilis, mais d'autres échéances m'attendaient. Mes parents m'avaient mis le couteau sous la gorge : je n'avais plus de raison de rester à Annecy, il fallait donc que je prépare mon déménagement et mon rapatriement chez eux. Cette idée m'excitait au plus haut point, comme vous pouvez l'imaginer. J'étais toujours à la recherche d'un boulot, et j'avais trouvé un emploi potentiel (un emploi-jeune) dans mon ancien établissement scolaire en Ardèche. J'avais de bonnes chances d'être recruté, je me suis donc rendu fin février en Ardèche pour l'entretien et les différents tests. Ça a très bien marché, et je fus recruté. J'avais profité de l'occasion pour aller voir mes anciens enseignants. L'un d'eux, qui était un peu notre mentor, était responsable d'une association qui avait eu plusieurs Objecteurs de Conscience. Je lui ai donc demandé si l'association n'avait pas besoin d'un objecteur dans les mois qui suivaient... Sa réponse reste encore gravée en moi tellement elle fut libératoire : "Non, nous n'avons pas pris d'Objecteur depuis un moment, cela ne s'est pas très bien passé avec le dernier. Ceci dit, je sais comment tu bosses, je vais en parler au Président de l'association." Cela me mit du baume au coeur en cette période difficile :-) Je rentrais donc à Annecy une fois de plus, mais cette fois l'esprit un peu apaisé.

Le lendemain, j'avais le fameux président au téléphone. Il m'expliqua ce qu'il attendait de moi, quelles tâches il comptait me confier. Cela me convenait parfaitement (de toute façon, tout plutôt que la Caserne...), je fis donc immédiatement les papiers pour démarrer l'Objection le plus tôt possible. Les délais militaires étaient tels que je ne pouvais pas commencer avant septembre. Je démissionnais aussi de mon emploi-jeune, un peu embarrassé et avec le sentiment d'avoir trahi la confiance que l'on avait placé en moi.

Il me restait une ville à quitter et 7 mois à occuper.




Photo : (c) Cercamon : original.

Notes

[1] A 8 ans, je calculais déjà que quand je serais grand, à la majorité, il me faudrait me marier et faire mon service militaire. Les deux m'angoissaient terriblement, et je pensais n'avoir plus que 10 ans devant moi avant ces deux évènements de passage à l'age adulte...

vendredi 4 janvier 2008

4 Janvier 1998 - Une préparation physique

Après avoir passé le cap des 30 ans, en février, je me suis surpris à regarder en arrière. 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre rond symbolique, une excellente occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque.

Semnoz enneigé Après plus de 15 jours de vacances chez mes parents, le retour le 4 janvier à Annecy a été une petite bouffée d'oxygène. Pendant tout le séjour, j'ai senti (ou imaginé) le reproche de mes parents vis à vis de mon abandon du BTS. Ils étaient d'accord pour que j'arrête, mais avaient beaucoup investi pour que j'aille à Annecy, et tout cela n'avait finalement servi à rien.

Il me fallait donc assurer un maximum pour passer les étapes suivantes de mon concours. L'épreuve la plus redoutée était d'ailleurs la suivante, et j'avais été convoqué pour le 26 Janvier du coté de Nice. Il s'agissait de la bien nommée "épreuve physique", une rando plutôt gratinée : de l'ordre de 30 km, avec 1500m de dénivelé cumulé, un sac à dos chargé au minimum de 12kg pour les hommes (hors ravitaillement et eau), et bien sûr, en temps limité (sinon ce n'est pas drôle). Autrement dit, pour un mec taillé comme moi, un enfer.

J'avais planifié un entraînement rigoureux, j'avais que 3 semaines pour me préparer. Un jour sur deux, je sortais d'Annecy pour la montagne voisine du Semnoz. Le rituel était toujours le même : par sécurité, j'appelais mes parents le matin pour leur dire quel chemin je comptais prendre et combien de temps j'estimais mettre. Je partais arpenter ce massif que je finis par connaître sous tous les angles, au pas de course, chargé comme une mule. Le corps humain est une merveilleuse machine : à force de marcher dans la neige, de porter plus de 15kg, de monter et descendre, mon organisme s'est effectivement bien adapté. Je me suis un peu esquinté le dos, au passage, mais je me suis accoutumé à la douleur.

J'ai parcouru les pentes de ce petit massif un bon nombre de fois, mais n'ai fait qu'une seule fois le point culminant, le Crêt de Chatillon (1699m, dixit Wikipedia). Je revenais souvent fourbu en milieu d'après-midi, appelais mes parents pour leur signaler mon retour (s'ils n'avaient pas de nouvelles de moi avant 20h, ils appelaient les secours...), avalais un quelque chose de chaud rapide, puis prenais une bonne douche revigorante.

Le seul écart dans ce programme a été un week-end de deux jours en Ardèche, les 10 et 11 Janvier. Nous avions le premier Conseil d'Administration de notre association d'Anciens à Aubenas, et je n'aurais manqué cela pour rien au monde. C'était la première fois que je revoyais la plupart de mes anciens collègues de BTS, cela fut donc très festif et très heureux. Nous avons pris beaucoup de (bonnes) décisions, beaucoup de dossiers ont été avancés (nous étions tous géographiquement éloignés, cela n'aidait pas à travailler ensemble). Le départ d'Ardèche fût là encore un profond déchirement, mais nous savions que ce n'était qu'un au-revoir.

La date du concours arrivait à grande vitesse. Quelques jours avant la date fatidique, le 21, je pris encore mon fidèle destrier, ma bonne vieille fiesta, et nous avalâmes ensemble les kilomètres. J'avais loué un petit gîte dans l'arrière-pays niçois, à Sospel ; c'était un peu rudimentaire et pas très chouette, mais la propriétaire m'avait très bien accueilli, elle était adorable. Contrairement aux petites vieilles de la place où je m'étais garé, qui me regardèrent avec mépris en marmonnant quelque chose comme "Ha ! Estrangès !" Ça fait toujours plaisir.

J'ai profité de mon séjour pour visiter le village, et il m'a beaucoup étonné : à la fois joli et sale, trop vieux et trop neuf, il y avait malgré tout de belles choses à voir, et quelques curiosités architecturales. Le vieux pont sur la Bévéra, la cathédrale baroque / rococo (qui a dit Siffredi ?), des trompes-l'oeil dans les rues... Un village charmant, au creux d'une vallée, tout entouré d'oliviers. J'en ai gardé un très bon souvenir, je suis resté très attaché à ce petit bled, peut-être à cause de ce qui suivit.

Le lieu de l'épreuve physique était juste à coté : un col à quelques kilomètres de Sospel. Grâce à mes quelques jours d'avance, j'avais fait des repérages aux alentours, essayé les sentiers, regardé quelques pistes. Je me sentais prêt. J'étais loin de me douter de ce qui m'attendait.

(A suivre...)






Photo : (c) Dino8 : original (licence : CC-ByCC-By-NDCC-By-NC).

samedi 8 décembre 2007

8 Décembre 1997 - La démission

Semnoz Après avoir passé le cap des 30 ans, en février, je me suis surpris à regarder en arrière. 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre rond symbolique, une excellente occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque.

A partir du moment où j'ai su que j'allais quitter le BTS, ma motivation pour me lever et aller en cours a été largement douchée. Avec mes parents, nous nous étions mis d'accord : je poursuivais les cours jusqu'aux vacances de décembre. D'abord parce que, malgré tout, je continuais à apprendre quelques trucs ; puis cela me permettait de garder un rythme de vie non larvaire, avec des horaires et des contraintes. Et puis bon, l'école était privée, on avait payé jusque décembre donc j'allais rester jusque décembre :-D C'était le coté auvergnat de ma mère qui ressortait.

Il n'y avait plus guère que les sorties sur le terrain qui me motivaient. Une expédition au Grand-Bornand m'avait particulièrement intéressé : c'était sur la thématique de la Restauration des Terrains de Montagne. Le Grand-Bornand avait été frappé dix ans auparavant par une crue de (la Borne), une rivière locale qui fit plus de 20 morts le 14 juillet 1987. Cela m'avait beaucoup marqué de ressentir le souvenir de cette catastrophe qui était encore très prégnant chez les savoyards. Ils étaient très naturellement sensibilisés aux catastrophes, et la préoccupation de restauration des terrains de montagne pour lutter contre l'érosion était sincère.

Autre catastrophe naturelle, la soirée de "bizutage" par les 2è année avait eu lieu à la toute fin novembre. J'ai toujours refusé toutes les formes de bizutage, je n'ai donc participé que de très loin à cette soirée-là. J'aurais largement préféré que ce soit une cérémonie de parrainage, les anciens accompagnant les nouveaux. Mais non, nos prédécesseurs avaient été bizutés aussi, il n'y avait donc pas de raison qu'ils ne nous bizutent pas. Oui, le forestier est parfois basique, il n'est pas toujours très futaie futé [1]. Je me suis donc ennuyé comme un rat mort, attendant patiemment que l'heure soit un peu avancée pour partir sans froisser personne. Il était donc relativement tôt quand je suis parti, mais la fête battait son plein : une bonne partie de mes collègues était déjà HS à cause de la mauvaise vinasse.

Heureusement qu'à cette époque, j'avais des occupations associatives qui me changeaient les idées et qui m'apportaient un peu de stabilité intellectuelle. Dans les dernières semaines de mon BTS n°1 (en Ardèche), nous avions monté une association des anciens élèves. L'un des outils de communication de l'asso était un gros annuaire mélangé à des actualités, des informations diverses et variées (Internet ne touchait très très petite partie de notre groupe, le "bottin" était un vecteur d'informations) et de références bibliographiques (notamment un index complet des études réalisées par les membres, une ressource de données d'une très grande richesse). J'étais le secrétaire de l'association, et je m'étais vraiment beaucoup amusé à fabriquer ce document d'une cinquantaine de pages. Quand je le regarde a posteriori, je suis assez content de mon travail (minute d'autosatisfaction annuelle). J'ai été très étonné, en le rouvrant, par la philosophie dans laquelle il avait été réalisé : avec un esprit de réseau très fort, j'étais largement en avance sur les réseaux sociaux ! Je croyais que cette notion m'était venue plus tard, avec mon premier CDI, mais apparemment non.

J'avais tu mon départ à la plupart de mes collègues de BTS et je comptais garder le plus longtemps possible l'information pour moi, mais il fallait quand même que j'annonce ma démission à l'Ecole. C'est le 8 décembre que j'ai amené ma lettre au prof de botanique, qui était aussi directeur de la formation. Il avait l'air un peu surpris, voire même peut-être un peu peiné de voir un étudiant partir en cours de route. Il m'a bien sûr demandé pourquoi je m'en allais : j'ai été honnête avec lui, et lui ai expliqué que le contenu des cours ne correspondait pas du tout à ce que j'attendais. En quittant son bureau, il me dit quelque chose de gentil qui me fit rougir : "Dommage, on perd un bon élément". J'avais un niveau correct (mais sans plus), j'interagissais peut-être plus avec les enseignants vu que j'avais un peu plus de vécu que les autres, mais je ne m'étais jamais considéré comme un bon élément. Du coup, le compliment m'a un peu laissé con, et la scène très grandiose et théâtrale de la démission s'est terminée en phrases bafouillées et retrait piteux. Prof de bota 1 point, Hub 0.

Les dix derniers jours de cours ont passé assez vite. J'étais concentré sur mon concours, que je commençais à préparer un peu, et de toute façon, je n'en avais plus rien à battre. La dernière semaine, je me souviens avoir eu une discussion vigoureuse avec la prof de communication, qui prétendait nous donner tous les conseils pour rédiger le parfait CV. En dehors de quelques règles de bon sens, d'esthétisme, de grammaire et d'orthographe, il n'y a pas de définition intemporelle du CV parfait. Chaque prof y va de ses préférences et de ses recettes. C'est comme suivre les conseils de création de CV que donnent les différentes ANPE, ils sont parfois contradictoires... Et chacun est persuadé d'avoir raison. Bref, encore un cours qui ne servait à rien, j'aurais mieux fait d'aller faire mes courses de Noël.

Mon ultime cours, le vendredi 19, avait lieu avec la jeune prof que j'aimais bien. J'avais passé l'après-midi à réfléchir à ce que j'allais dire à mes collègues. A la fin du cours, je me suis adressé à toute la promo pour leur annoncer mon départ. Beaucoup étaient étonné par mon petit discours, je jubilais de mon effet de surprise :-D Je ne m'étais malgré tout pas trop mal intégré, même si cela avait mis du temps. Je me rappelle leur avoir souhaité de devenir de bons petits forestiers, mais je ne me souviens plus des détails. Après que la plupart soit parti, j'ai un peu discuté avec l'enseignante, qui m'a dit beaucoup de choses gentilles. Puis je suis parti. Ce chapitre-là de ma vie était terminé.

Deux jours plus tard, je rentrais en train dans mon val de Loire natal, pour les fêtes de Noël. J'étais heureux d'avoir arrêté le BTS, c'était un grand soulagement. Mais cela me laissait un goût étrange dans la bouche : c'était ma première erreur, mon premier échec. Une épreuve que j'ai mis beaucoup de temps à surmonter, mais qui aura eu un impact primordial sur les années qui suivirent.

(A suivre...)






Photo : (c) mll : original (licence : CC-ByCC-By-NC).

Notes

[1] Humour forestier, désolé.

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