Cuillère à soupe Il y a des évènements de la vie qu'une génération subit avec un ensemble touchant et irrémédiable : le passage du bac, les copains qui se marient, les copains qui ont des enfants, les parents qui partent à la retraite... Depuis quelques mois, je constate une nouvelle éprouvante et inéluctable phase chez mes amis et sur quelques blogs : le départ des grands-parents, qui tirent tour à tour leur révérence, un peu comme si les octo ou nonagénaires jouaient les dernières notes de leur Symphonie des Adieux.

Ma grand-mère maternelle, après avoir très courageusement combattu contre le cancer pendant quelques années, a finalement perdu la partie samedi. Ce n'est pas une surprise, nous savions que la fin était proche, à Noël elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Cependant, cela reste une épreuve terriblement douloureuse. Autant ma grand-mère paternelle était une peste, autant ma grand-mère maternelle était l'archétype de la Mamie dont tout le monde rêve : douceur et tendresse incarnée, c'est la grand-mère que je n'ai jamais entendu hausser le ton, qui avait toujours des attentions pour nous, et qui nous gâtait-pourrissait toujours plus.

Entre elle et moi, les choses avaient mal commencé. Quand je suis né, ma mère a eu le droit à ses larmes, assorties d'un "Ho non, encore un garçon !". Heureusement, je devais être un bébé assez facile [1], et les choses se sont vite arrangées. Jeune retraitée, elle a beaucoup pouponné avec moi et a fortement contribué à mon éducation, notamment après mes trois ans, quand ma sœur est née. Elle ne m'a pas éduqué complètement, ce serait nier le travail quotidien de mes parents, mais je lui dois énormément. Notamment deux ou trois fondamentaux, anecdotes embarrassantes qu'elle aimait raconter pendant les repas de famille : quand on est en poussette, on ne soulève pas les jupes des dames [2], et qu'il ne faut pas appuyer sur les touches des caisses enregistreuses de Monoprix, quand on attend son tour.

En bonne grand-mère idéale, elle était une cuisinière hors-pair. Ce n'était pas un talent spontané : la cuisine n'était pas une spécialité de sa famille, loin s'en faut, et le premier cadeau que lui a fait mon grand-père après le mariage était un bouquin de cuisine. Il y avait du travail : le premier gâteau qu'elle avait préparé, même le chien n'en avait pas voulu (coupdechaud) . Elle a tout appris toute seule, et on se régalait à sa table, croyez-moi. Forcément, il fallait toujours en reprendre un peu pour finir le plat ou le gâteau, mais c'était toujours avec beaucoup de plaisir [3]. Gamin, j'ai aussi passé beaucoup de temps dans ses pattes en cuisine, épiant ses faits et gestes et m'initiant aux odeurs et aux ustensiles. Je pouvais jouer des heures avec quelques tupperwares, ou l'admirer sagement en train de gratter les légumes avant de les découper en rondelles. L'odeur sucrée des carottes nouvelles est pour moi une odeur madeleinedeproustienne, et quand elle en préparait, j'attendais toujours avec impatience qu'elle me donne les derniers centimètres de l'extrémité pointue, trop fine pour être découpée en rondelles honorables. On appelait cette partie de la carotte le "zizi", et je l'appréciais autant qu'une friandise 0:-) [4].

De ses 3 petits-enfants, j'étais probablement le plus proche, parce qu'elle s'est plus occupé de moi que de mon frère ou ma soeur. Nous étions très complices, mais cela ne m'empêchait pas de lui jouer régulièrement des tours. Mes grands-parents venaient dormir à la maison, à Noël, et une tradition établie de longue date voulait qu'on mette une araignée ou un serpent en plastique dans leur lit, toujours à sa place. Inévitablement, au coucher, elle poussait de grands cris effrayés, probablement plus pour nous faire plaisir que par réelle peur. Une année, mon frère et moi avions décidé de ne rien mettre : elle a cherché les bestioles pendant un moment...

Généreuse, elle avait toujours des attentions pour nous. Jamais nous ne repartions de chez elle sans bonbons ou un paquet de gâteaux. Et comme nos parents ne nous donnaient pas d'argent de poche, elle ponctionnait en douce des pièces dans les sommes que lui donnait mon grand-père pour faire les courses. Pièces qui se sont vite transformées en billet, les années aidant. Elle nous les donnait en cachette, plus ou moins discrètement, souvent au nez et à la barbe du grand-père, qui n'a jamais rien su et vu (ou voulu voir...).

Son absence va laisser un vide immense, que ce soit pour mon grand-père, après presque 64 ans de mariage, ou pour nous. Bien-sûr, la mort de nos ainés est l'issue un cycle normal, immuable, mais cela reste un événement brutal dans l'histoire d'une famille. Particulièrement chez nous, qui ne sommes pas très démonstratifs : un peu handicapés des sentiments, aucun d'entre nous ne dira son affection pour un autre. Mais ils sont pourtant là, les sentiments, d'autant plus forts qu'ils sont inexprimés.

Bien sûr, je l'aimais ma grand-mère. Parce qu'elle a toujours été là, pour consoler mes larmes et partager mes joies, parce qu'elle a toujours été aveuglément fière de la plus petite de nos réussites, parce qu'elle avait toujours une attention pour tout aille bien. J'ai reçu d'elle beaucoup de choses, en plus de l'éducation ou des principes, des tas de petites choses que nous avons en commun. L'épi indomptable et incoiffable qui orne mon front. Un appendice retrocaecal difficile à trouver [5]. L'incapacité à avaler le moindre médicament, gélule, ou comprimé. Une inappétence tenace pour les glaces.

Autre héritage de sa part, immatériel mais très important à mes yeux : ma bretonnance. En nantaise pur beurre, ma grand-mère était bretonne et aimait le rappeler. Elle avait inculqué cette appartenance à ma mère dès son plus jeune âge, qui nous l'a ensuite transmis. Pas sous l'angle détestable tel que Brassens le moquait dans "La ballade des gens qui sont nés quelque part", mais plus comme une différence géographique et culturelle à partager avec les autres. C'est à elle que je dois la distinction entre le beurre (salé, forcément) et le beurre fade... Elle conservait quelques us et coutumes anecdotiques de son enfance, notamment une habitude dont nous nous amusions beaucoup : l'usage d'une cuiller à soupe pour touiller son café, au petit-déjeuner ou au gouter. D'après elle, c'était un vieil usage breton, la petite cuiller n'était pas très utilisée dans sa jeunesse ; je n'ai jamais su si c'était très répandu, même si j'ai vu quelques petits vieux paysans faire de même dans les fermes du fin fond du Finistère.

Ce matin, j'enterre ma grand-mère. C'est le début d'une longue période de deuil, cela faisait bien longtemps que je n'avais pas autant pleuré. Avec elle disparaissent ces usages dont je vous parlais, de même que ses jurons ("Putain de moine !", quand quelque chose allait de travers) ou ses expressions favorites ("Minute, papillon !", pour tempérer notre impatience). Évidemment, je suis terriblement triste de ne plus pouvoir la voir, mais elle a vécu une longue vie, c'était dans l'ordre des choses que cela arrive. Il me reste mes souvenirs, les photos, les vidéos. Moi qui suis très attaché au souvenir, je suis tout particulièrement attristé par la disparition d'un témoin d'un XXème siècle et d'une fraction de la mémoire collective. C'est aussi un pan de l'histoire de notre famille qui s'éteint, des recettes de cuisine que je n'ai jamais réussi à refaire, des souvenirs de notre enfance et de nos premiers pas dans la vie qui s'effacent et qui sont perdus. A jamais.





(Ni fleurs, ni couronnes, ni commentaires).





(c) photo : Dark Botxy - original (licence : CC-ByCC-By-NDCC-By-NC).

Notes

[1] Mais je ne suis pas devenu un garçon facile, nanmého.

[2] Ça, ça m'a passé de toute façon.

[3] Même si, au collège ou au lycée, j'ai souvenir d'un bon nombre d'après-midi où la digestion de repas pantagruéliques a largement altéré mon attention en cours.

[4] Ce qui, fondamentalement, n'a pas trop changé. "Tout" viendrait-il de là ??

[5] Hum, bon, suite à une péritonite carabinée qui a failli me tuer il y a 20 ans, il a malgré tout été décidé de m'en débarrasser...