Sainte-Marguerite - La vigie Après avoir passé le cap des 30 ans, je me suis surpris à regarder en arrière. Plus de 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre symbolique, une occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque qui a contribué, plus que toute autre, à ce que je suis aujourd'hui.

Tensions. C'est le terme qui résume le mieux les derniers jours passés à la tour de guet de Sainte-Marguerite. Ma collègue Flo et moi n'étions plus du tout sur la même longueur d'onde, et limitions nos interactions. La moindre remarque était prétexte à vexation, aussi bien de mon coté que du sien, et nous n'avions plus rien à nous dire. De toute façon quand on parlait, on finissait toujours par s'engueuler (coupdechaud) .

Les départs d'incendies étaient devenus rares grâce aux averses régulières et aux petits orages, l'activité était donc très réduite, rythmée uniquement par quelques écobuages le matin, et par les bulletins météo que nous passions toutes les trois heures. Les températures avaient baissé, aussi, et les nuits commençaient à être un peu froide dans la caravane. Une ou deux fois, quand le vent soufflait, il nous est arrivé de dormir dans la chapelle, beaucoup mieux isolée.

C'est sans tristesse que j'ai commencé à ranger mes affaires pour plier bagages et fermer la tour. Ce mois d'Août avait été éprouvant, aussi bien par les conditions de vie spartiates que par ma relation avec Flo. Les deux autres mois où j'avais été pompier saisonnier m'avaient laissé de bien meilleurs souvenirs, et j'avais même été ennuyé de partir de la Vigie du Pied de Boeuf, en Août de l'année précédente.

En dehors de la compagnie de Flo, c'était un boulot que j'appréciais énormément. L'isolement géographique, la contrainte de ne pas quitter la Tour pendant un mois, le coté ermite, la possibilité d'avoir du temps pour réfléchir et penser, les grandes responsabilités du poste... Tout cela me plaisait. J'avais aussi beaucoup profité de ces deux mois loin de tout pour faire la paix avec moi-même, pour accepter certaines choses importantes comme mon homosexualité, et pour casser le cercle vicieux d'échecs qui s'était emparé de moi depuis un an. J'avais intériorisé une nouvelle dynamique, une nouvelle force, et j'ai presque réussi tout ce que j'ai entrepris depuis, dans une spirale vertueuse où mes projets coïncidaient avec mes rencontres des bonnes personnes au bon moment.

Je n'ai jamais rempilé pour une saison de volontariat. J'aurais bien voulu, je reste assez nostalgique de ce boulot, qui, en dehors des pics de stress dus aux départs d'incendies, est assez paisible et agréable. En 2004, j'avais fait acte de candidature ; c'était une période où je n'allais pas très très bien et où j'avais besoin de recul. Je n'avais malheureusement pas été retenu, j'étais juste sur liste d'attente. J'ai donc organisé mes vacances, et c'est la veille de la prise de poste du mois d'Août qu'ils m'ont appelé pour faire un remplacement ! C'était bien trop tard pour moi, je devais être en Bretagne ou en Vendée, j'étais passé à autre chose. Mais je ne dis pas que je ne le referais pas. Pour l'anecdote, Flo a refait une saison de pompier, l'année suivante. Elle était avec un de mes amis, et cela n'a apparemment pas été toujours facile. Étonnant, non ?

En ce mardi 1er septembre 1998, nous avons bouclé la caravane, nettoyé la tour. En démontant la "douche", nous nous sommes aperçu avec les pompiers de Vals qu'un beau nid de guêpes avait établi domicile à coté de la prise d'eau. Nous comprenions beaucoup mieux pourquoi les guêpes étaient si fréquentes quand nous tentions une douche. Et dire que nous les pensions attirées par l'eau : non, non, elles habitaient juste là.

Puis nous avons quitté le site, avec juste une pause avec Flo pour déposer la clé de la Chapelle dans la boite à lettres du curé de Chirols (enfin, je crois que c'était à Chirols). Pour Flo et moi, les routes se séparaient là. Elle aurait souhaité qu'on se dise au-revoir à Aubenas, mais j'étais pressé de tourner la page. Elle me fit un petit discours sur le thème du "Malgré tout ce qu'on s'est dit, c'était super-méga-génial de bosser avec toi, tu vois". En mon for intérieur, j'étais plutôt sur le thème du "Cause toujours tu m'intéresses, et dépêche toi d'en finir". C'est que je suis rancunier, voyez-vous, et elle m'avait mené une vie d'enfer. Ceci dit, je pense le lui avoir bien rendu, Un partout, balle au centre.

Nous nous sommes donc séparés là. Je fonçai immédiatement sur Aubenas, sans un regard en arrière et sans regret, notamment pour aller prendre possession de mon appartement : avec mon service militaire sous forme d'objection de conscience, et je réaménageai pour deux ans en Ardèche.

Je pris enfin une douche, après trois semaines de toilette limitée : il n'est pas meilleure sensation que de se sentir aussi propre. C'était du bonheur total. Je fis enfin un aller-retour en Touraine, chez mes parents, pour récupérer mes affaires. A l'époque, tout tenait encore dans une voiture. Deux ans plus tard, il me faudra 4 voitures pour déménager vers Montpellier 0:-) . Je me réinstallai dans la même résidence où j'avais été étudiant, et que je n'avais quitté qu'un an plus tôt. Je ne comprendrais que bien plus tard que c'était une erreur. Mais à cet instant-là, je ne pouvais pas l'imaginer. Je m'apprêtais à changer de rythme, à basculer dans la vie active. Le défi de mon service civil m'intimidait un peu, mais j'étais impatient de démarrer.