Aout98-ValleeAubenas.jpg Après avoir passé le cap des 30 ans, je me suis surpris à regarder en arrière. Plus de 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre symbolique, une occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque qui a contribué, plus que toute autre, à ce que je suis aujourd'hui.

Les feux commençaient à se faire un peu rares, après le 15 Août. Il y avait eu une très belle alerte quelques jours avant, mais à l'extrême Sud du département, donc sur un secteur que nous ne gérions pas. Néanmoins, nous avons été les premiers à voir le gros panache de fumée roussâtre qui n'annonçait rien de bon : une telle fumée indiquait de manière certaine un incendie dans une pinède, l'un des pires scénarios dans le cadre de la défense des forêts contre l'incendie. Nous nous inquiétions du silence de la vigie concernée quand celle-ci appela le CODIS pour signaler le feu, qu'ils avaient eu du mal à localiser précisément.

Sur notre secteur, c'était plus calme, peut-être parce que moins forestier. Néanmoins, nous avions régulièrement des coups de chaud avec un probable pyromane, qui démarrait des incendies très régulièrement, toujours sur le même secteur. Il n'y avait aucun doute sur l'action humaine : le feu partait du bord de route puis, 20 ou 30 minutes plus tard, un nouvel incendie démarrait à quelques kilomètres de là. Et ainsi de suite sur 4 ou 5 foyers. Suspect, non ? Je ne me souviens pas qu'un pyromane ait été arrêté, mais il a dû avoir la frousse parce cela n'a pas duré très longtemps, fort heureusement.

Quand Flo ou moi étions dans la vigie, l'autre profitait généralement d'un peu de calme pour lire, faire du courrier etc. Nous devions aussi accueillir et sensibiliser les nombreux touristes qui passaient par là. Grâce à la chapelle Sainte-Marguerite, il y avait tous les jours des pelletés de touristes qui passaient (et beaucoup de locaux le week-end). Nous n'avions pas le droit de les faire monter dans la Tour (normal, vu la sécurité inexistante de l'échelle d'accès), mais nous descendions régulièrement parler avec eux. Comme en Juillet au Serre de Barre, mon affectation précédente, le défilé était permanent et certains essayaient de s'incruster dans la Tour. Nous leur faisions les gros yeux, et généralement, cela suffisait :-) Mais il y avait aussi des bons cotés à la fréquentation touristique. Je me souviens par exemple d'un cycliste qui est venu tous les matins à vélo pendant une semaine. Il était vraiment super-super-(super...)-canon, habillé avec un truc noir moulant de cycliste (qui ne mettait rien en valeur du tout :'( ) et un tout petit débardeur. Un matin, alors que j'ouvrais la chapelle un peu en retard, nous avons discuté un moment, et c'est là que j'ai découvert qu'il était anglais (et probablement pas hétérosexuel). Il est revenu le lendemain matin pour me dire au-revoir, cet adorable garçon (j'avais une touche et pas Flo, nananère (tirerlalangue) ).

Comme je le disais, des autochtones venaient aussi régulièrement. J'avais sympathisé avec un couple de jeunes retraités locaux, qui était venu un soir pour profiter du temps merveilleux et du point de vue fantastique sans trop de pollution lumineuse, pour regarder les étoiles. Forcément, cela m'a intéressé. Ils sont revenus plusieurs fois passer un moment avec nous sur notre colline. Pas à la belle étoile comme au début : les soirées devenaient fraiches et plus d'une fois nous avons eu de la pluie. Mais c'était agréable d'avoir de la visite d'amis, qui nous apportaient toujours des petites choses à grignoter (du gâteau-maison, du pain frais, des légumes du jardin...). Après mon départ de la Tour le 1er Septembre, j'avais gardé le contact avec eux, notamment parce que nous avions des connaissances communes dans mon village natal (le monde est petit...) et qu'ils avaient un gîte rural pas loin d'Aubenas. Mes parents l'avaient d'ailleurs loué une année alors qu'ils étaient venus passer des vacances de la Toussaint en Ardèche.

Je recevais aussi très régulièrement la visite de mon ami Cédric, et cela me faisait un bien fou. La collaboration et la cohabitation avec Flo ne se passait pas bien, et j'eus plus d'une fois envie de la pousser par dessus bord du haut de notre vigie, ou de la sacrifier à je ne sais quelle divinité sur l'autel de la chapelle. Je sais que je ne suis pas forcément facile à vivre, mais le défaut était largement partagé.

Dans un premier temps, j'ai eu le malheur de reprocher à Flo de ne pas faire un travail très rigoureux. Cela me dérangeait, et j'avais peur qu'elle ne laisse passer un départ de feu. En effet, pendant son tour de garde, mademoiselle vaquait à ses occupations : elle lisait, faisait son courrier, remplissait des grilles de mots-croisés, tout en relevant la tête ponctuellement pour faire un rapide tour d'horizon depuis sa chaise posée au milieu de la vigie. Je n'étais pas d'accord avec ça, notamment parce qu'il y avait de nombreux angles morts depuis son point de vue, à cause des boiseries de la vigie. Nous avions quand même une responsabilité importante : en cas de feu non détecté, des vies pouvaient être menacées. Pendant mon tour de garde, je passais 100% du temps à surveiller toutes les zones du regard, en circulant sur le petit chemin de ronde de la vigie. Cela l'agaçait au plus haut point car je faisais du bruit en marchant (le bois grinçait un peu) et elle ne pouvait pas faire la sieste pendant ses périodes de repos... Mais je ne pouvais pas non plus faire la sieste : quand c'était elle qui surveillait, je n'étais pas suffisamment tranquille pour pouvoir dormir...

Aout98-Escrinet.jpg Les boutades du début devinrent de petites piques puis des vacheries de plus en plus mauvaises. Elle prenait forcément le contrepied de tout ce que je lui disais. Et il est probable que j'en faisais autant 0:-) ... Quoi qu'il en soit, tout devenait prétexte à s'engueuler. L'établissement d'une liste de courses, un jour où j'allais au ravitaillement, fut épique. Pour faire des économies pour son voyage au Canada, elle avait décidé qu'elle ne voulait plus trop dépenser d'argent en alimentation. Elle avait décrété que je devais faire les courses pour une semaine pour un montant maximum de 25 francs par personne. Non, non pas euros, francs. Soit à peu près 4€ pour manger pour pendant une semaine pour une personne, ce qui est parfaitement ridicule. Les conditions de vie étaient suffisamment dures pour pas qu'on ne rajoute des contraintes alimentaires. Je n'ai bien sûr pas réussi à respecter sa contrainte, et me suis fait engueulé. Pourtant, je n'avais pris que du basique mauvais. Je n'ai jamais aussi mal mangé que cette semaine-là, et je perdis une partie des kilos précieusement emmagasinés le mois précédent, alors que Ben et moi mangions comme des gorets. On peut me priver de beaucoup de choses, mais pas de nourriture, et je fus vraiment brimé dans mon alimentation pendant 8 jours.

La semaine d'après, je me suis vengé. Je lui ai acheté ses 25 francs d'alimentation pas bonne (et même un peu moins cher), avec une facture séparée. Et moi, je me suis fait plaisir sans compter. A moi les céréales et le muesli au petit déjeuner. A moi les bonnes tablettes de chocolat (pas la premium pleine de gras). A moi les bons petits plats tout préparé. A moi le Nutella (là j'étais vraiment dégueu). Mais le pire restait à venir : après ma semaine de privation, je ne me gênais pas pour manger ostensiblement en sa présence toutes les douceurs que j'avais ramené, en rajoutant pour la forme quelques petits "Mmmmm" de satisfaction quand je me régalais (tirerlalangue) . Je sais, je suis horrible. Mais faut pas me priver de bouffe, ça me rend méchant. L'une de nos plus belle engueulade eu lieu le jour où je me suis aperçu qu'elle me taxait des trucs, et que je lui ai demandé de contribuer aux dépenses :-D . J'étais vraiment à bout de nerfs, et lorsque je relis les courriers de l'époque envoyés à ma famille, j'ai encore le sang qui se met à bouillir à ces souvenirs. Bah, elle aussi n'a pas du trouver la vie rose tous les jours, je ne suis pas du genre à me laisser faire.

Le problème de Flo, je crois, c'est qu'elle vivait très mal l'isolement. Elle avait son voyage à préparer et avait l'habitude d'être entourée d'amis. La situation à la vigie la rendait nerveuse, et je pense que je faisais les frais de son anxiété. Un soir, alors qu'elle menaçait de péter un câble, elle décida de quitter le site de la Vigie pour aller se balader en ville et faire la fête. C'était l'un des rares interdits : nous ne devions absolument pas, pour des raisons de sécurité, quitter la Vigie. On pouvait avoir besoin de nous à n'importe quel moment. Bref, elle a fichu le camp pendant une grosse partie de la nuit. J'en étais presque à souhaiter qu'elle ait un accrochage (avec un véhicule de pompier, pour que ce soit plus drôle), mais non, elle revint indemne, très tard.

Un autre point de friction était ce qu'elle disait aux autres guetteurs pendant nos séances de "Radio Gelons" avec les autres tours. Ces épisodes de discussion entre les vigies devenaient de plus en plus un exutoire de toutes les frustrations de guetteurs, et c'était assez désagréable d'écouter tout le monde se plaindre. Ça tournait aussi au vulgaire lorsque certain(e)s parlaient de leurs frustrations sexuelles... Flo, elle, tapait sans se retenir sur les pompiers qui assuraient normalement notre ravitaillement. Certes, le courant ne passait pas bien avec eux, mais de là à leur faire porter tous nos malheurs et à les insulter, il y a des limites à ne pas franchir. Nous pensions discuter en toute liberté et en toute impunité sur le canal 5 ou le canal 63, mais je savais que nos interventions n'étaient pas aussi discrètes que certains le pensaient. Il apparut que c'était effectivement le cas : j'appris plus tard que les séances de Radio Gélons étaient suivies dans les casernes par les pompiers d'astreinte, de même que par le CODIS. Ça les occupait... On comprend mieux pourquoi, après, les pompiers qui géraient notre Tour étaient un peu froids avec nous (coupdechaud) ...

Les derniers jours d'Août ont été très longs. Le temps se dégradait, au même rythme que l'entente avec ma collègue. La pluie revenait régulièrement, ce qui ne nous facilitait pas la vie, et les orages d'abord localisés sur le Plateau Ardéchois ou de l'autre coté de la vallée du Rhône, devinrent plus menaçants. Une fois, en fin de journée, on vit les nuages d'orage déborder du Plateau et se rapprocher de nous. Cela ne fut pas instantané : la foudre tombait progressivement sur toutes les crêtes au fur et à mesure de la progression des nuages, et en sentait bien que nous allions y avoir droit aussi. Pas un sommet n'avait fait exception, et notre exposition était très forte, surtout avec la forêt d'antennes située sur notre montagne. La tension montait en parallèle entre Flo et moi. Je ne faisais pas le fier : c'est une chose de prendre la foudre par surprise, c'en est une autre d'attendre qu'elle vous tombe sur le coin de la gu... Quand l'orage a été à notre porte, nous avons quitté l'écoute radio et débranché tous les appareils électriques, ainsi que le câble reliant notre poste radio à l'antenne. Il n'y avait plus qu'à être patient... La meilleure chose était de rester dans la Tour, car elle était protégée par un paratonnerre, contrairement à la caravane (cependant, cette dernière devait quand même être à peu près protégée, car ses armatures en métal et ses filins reliés au sol devaient faire cage de Faraday).

Tout à coup, alors que la tension était au paroxysme et Flo au bord de la panique complète, tout notre environnement s'illumina, la tour trembla et un formidable bruit de tonnerre nous fit sursauter et nous fracassa les oreilles, et une étincelle d'une trentaine de centimètres sorti au travers de la salle par l'extrémité du câble de l'antenne. Cela ne dura qu'une fraction de seconde, puis ce fut fini : la foudre était tombée à un petit mètre au dessus de nos têtes. Il ne resta plus dans l'air que cette odeur si particulière d'ozone et une petite odeur de brûlé. Quelque peu inquiets, nous avons vérifié que la vigie ne prenait pas feu, ni même les alentours, mais tout était intact. L'odeur provenait d'une marque de brulure, faite sur le sol en bois de la vigie par la belle étincelle du câble d'antenne... Nous avions eu une belle frayeur, c'était drôlement impressionnant. Flo fit un peu de parano pendant quelques minutes en refusant de manger avec ses couverts métalliques (rolleyes) mais l'orage finissait et aucun autre éclair ne nous tomba dessus.

Cette expérience/peur commune aurait pu nous rapprocher, mais il n'en fut rien, bien au contraire. Heureusement, il ne restait plus que quelques jours de guet. Nous attendions impatiemment le 1er septembre.




Photo 1 : Vue sur la vallée de l'Ardèche et sur le nord de la "plaine" d'Aubenas, principale zone surveillée par cette tour de guet. Il y a toujours dans le paysage quelques fumées "normales" qui ne sont pas des incendies : le panache que l'on voit à droite est celui de l'usine de la BSN, à Labégude, qui fabrique des bouteilles, notamment pour la source de Vals-les-Bains. C'est d'ailleurs Vals, si mes souvenirs sont bons, que l'on aperçoit juste à droite de l'antenne.

Photo 2 : La photo a mal vieilli, elle tourne au jaune. C'est une vue sur le fameux col de l'Escrinet, qui fait si souvent parler de lui pour les heurts entre chasseurs et ornithologues. Ce col est une séparation entre l'Ardèche du Nord et l'Ardèche du Sud ; la route qui va d'Aubenas à Privas (puis la vallée du Rhône et Valence, dans la Drôme) passe par là. Un oeil exercé pourra discerner la vigie du Serre du Pied de Boeuf (petit piton de quelques pixels sur la crête entre le col et le téton rocheux, à gauche). Enfin, je sais qu'il est là, il n'y a que la foi qui sauve :-) ...