Paysage ardéchois Après avoir passé le cap des 30 ans, je me suis surpris à regarder en arrière. Plus de 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre symbolique, une occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque qui a contribué, plus que toute autre, à ce que je suis aujourd'hui.

L'arrivée de l'été avait pour moi une saveur très particulière. Après trois mois passés chez mes parents, malgré le boulot, j'allais enfin reprendre ma liberté et bouger à nouveau. Comme l'été précédent, j'avais signé un engagement de pompier volontaire saisonnier pour Juillet, et il me tardait de commencer : je trépignais d'impatience depuis le début du mois de Juin.

Je suis parti de chez mes parents une semaine en avance, prétextant une foule de choses à faire avant de démarrer ma saison de pompier. Plus les kilomètres défilaient, plus je me sentais revivre : l'arrivée en Ardèche et la descente du Col de la Chavade me transportaient de joie. J'avais oublié à quel point le paysage de ces montagnes un peu rudes était beau, en cette saison : sous un ciel bleu profond, la mosaïque de verts des fougères était parsemée du jaune d'or des genêts, qui embaumaient l'air. C'était euphorisant.

J'arrivais en fin de journée chez Lisa, une copine de BTS de la promo d'après moi, qui m'avait proposé le gîte. Elle et ses collègues étaient sur le pied de guerre, en pleins examens ; le lendemain avait lieu l'une des épreuves les plus redoutées du BTS, et nous avons passé la soirée à nous organiser. C'est une épreuve un peu particulière qui dure 24h et pour lesquelles toutes les ressources sont autorisées (y compris le joker "appel à un ami"). D'autres copains de ma promo étaient là aussi, d'ailleurs, et c'était amusant (pour nous) de revivre en décontracté ce que nous avions subit un an auparavant.

Lisa étant déjà assistée par quelqu'un, j'avais choisi d'aider une autre copine, Carine. Nous avons été très efficaces, et la demoiselle n'étant pas qu'à moitié futée, le boulot a été abattu à toute vitesse. En fin de journée, nous avions fini la phase d'étude, il ne restait plus qu'à préparer la restitution orale de l'épreuve : je n'étais plus très utile et ai vaqué à mes propres occupations. Toujours impatient de démarrer la saison de pompier, je suis allé faire un saut à la vigie où j'avais demandé mon affectation, le Serre du Pied de Boeuf, situé au dessus de Privas. La tour n'avait pas encore été ouverte, tout était calme, un peu sinistre, en fait. Même les moutons n'étaient pas là, c'est peu dire si c'était désert. Je pu cependant profiter de l'occasion pour tester mon nouveau téléphone mobile. Mes parents avaient eu tellement de mal à me joindre l'année d'avant qu'ils m'avaient forcé à acquérir le portable. Le gadget était très à la mode, à cette époque, et commençait à se répandre partout. Seulement la couverture des réseaux n'était pas terrible, et je ne savais pas si cela allait passer ou non. Heureusement oui, cela passait, mes parents ne m'avaient pas équipé pour rien :-)

Les deux jours suivants n'ont pas été très productifs. Nous avons passé notre temps chez les uns et les autres, à faire des grosses bouffes et des soirées. De nature lève-tôt, je m'ennuyais ferme le matin en attendant que la petite troupe qui habitait chez Lisa se lève (c'était un peu l'auberge espagnole, chez elle). Je passais beaucoup de temps en ville à flâner à gauche et à droite. Ce n'est pas totalement par hasard, pourtant, que je suis tombé sur un livre dont j'avais entendu parler quelques jours plus tôt à la radio : Gayculture, de David LELAIT. Toujours en proie à mes questions existentielles sur l'homosexualité en général, et la mienne en particulier, je m'étais persuadé d'acheter le bouquin pour essayer de comprendre un peu mieux ce monde complètement inconnu. Je n'ai pas été déçu du détour, le livre étant un bon condensé de stéréotypes gays et de la supposée culture commune à tous les gays. Cependant, c'était une information comme une autre, et il valait mieux cela que rien du tout, même si je ne me reconnaissais pas du tout dans ce qui était écrit dans le bouquin. J'étais désormais parfaitement au jus de toutes les aspects des pratiques, coutumes, icônes gays, des backrooms à Maria Callas en passant par le minitel rose ou les bars réputés. Le coté positif, malgré tout, c'était ce début d'affirmation qui m'avait permis de prendre mon courage à deux mains et d'aller acheter le bouquin. J'avais entrebâillé une porte.

Pour l'anecdote, tant que j'y suis, j'avais aussi décidé d'acheter mon premier porno gay, par curiosité et pour voir les différences d'activités par rapport aux filles. Mon passé hétérosexuel avait très rigoureusement standardisé ma manière de batifoler. Pour éviter que cela n'arrive chez mes parents pendant mon absence, j'avais fait livrer la cassette VHS chez Lisa, qui savait que je devais recevoir un colis (mais j'avais oublié de lui préciser le contenu du colis...). Manque de chance, Lisa habitait dans un quartier un peu agité, et les braquages de boites à lettres étaient fréquents. Ce qui devait arriver arriva : je n'ai jamais reçu la susdite cassette ; par contre, un matin, la boite à lettres de Lisa avait été éventrée... Il ne faut pas être idiot, et j'en ai déduis que la vidéo avait disparu pour toujours. Ceci dit, je me suis consolé en imaginant la gueule du voleur quand il a mis la cassette dans son magnétoscope... Ha la la... Heureusement qu'Internet est arrivé assez vite après... Fin de l'anecdote :-)

Le week-end du 27 et 28 était un week-end spécial, planifié depuis plusieurs mois. Je devais retrouver des amis d'une association que j'avais fréquenté à Annecy. J'étais resté en contact avec eux depuis mon départ, et ils avaient tenu à ce que je les rejoigne pour leur escapade. C'était un week-end canyoning / VTT dans les gorges du Chassezac, à la frontière de la Lozère et de l'Ardèche. R. mon amoureux secret d'Annecy était de la partie, je lui ai collé aux basques les deux jours durant :-) N'étant pas fan de sports aquatiques, j'avais préféré l'option VTT, et c'est en petit comité (mais, pour mon plus grand plaisir, accompagné de R. habillé d'un cycliste bien seyant) que nous avons arpenté la montagne alentour. Je me souviens avoir passé un week-end de rêve, en compagnie de ma petite troupe d'amis. Le seul fait notable fut la soirée du samedi. L'une des femmes du groupe se disait spécialiste de la cartomancie et du tarot, et elle avait insisté pour nous faire une petite séance de divination. Je suis un scientifique et un sceptique, mais me suis plié au jeu, et ai tiré la dame de coeur et je ne sais plus quelles cartes. L'interprétation m'a beaucoup amusé : "Hooo quelle chance ! La femme de ta vie est à ta portée, elle t'attend, mais prend garde, si tu tardes trop elle te brisera le coeur...". J'avais rétorqué quelque chose du genre "Heu bhé, la femme de ma vie ? Ce n'est pas près d'arriver !" en prenant bien soin de fixer R. droit dans les yeux, ce à quoi il répondit un très large sourire... Après un ultime repas avec eux le dimanche soir, je les ai très tristement regardé partir, reprendre la route de la Savoie. C'est là que j'ai réellement senti la rupture : mon chapitre Annecy était définitivement clôt. Je n'ai plus revu ni mes annéciens ni R. Avec ce dernier, les courriers ont duré quelques semaines, mais le contact s'est effiloché. Puis définitivement rompu.

Il me restait encore deux jours à tuer avant de démarrer la saison, et c'est avec le moral dans les chaussettes que je les ai passé. Le temps s'écoulait trop lentement à mon goût, et même si j'adorais Lisa, j'en avais assez de squatter chez elle comme un parasite. Je l'ai quitté le mardi 30, pour rejoindre l'un des célèbres bivouacs connu de tous les touristes qui descendent la rivière Ardèche en canoë : Gournier. Un de mes plus proches amis y travaillait pour l'été ; c'est avec lui et Cédric que nous formions une sorte de boys band en BTS... Le trio était reformé pour la première fois depuis de très longs mois, et cela m'a forcément mis du baume au coeur. Nous avons passé une soirée au rythme des touristes, puis nous sommes couchés tôt. Le lendemain, je devais partir aux aurores rejoindre enfin le Service d'Incendies et Secours, à Privas.






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