Vintimille Après avoir passé le cap des 30 ans, je me suis surpris à regarder en arrière. Plus de 10 ans se sont écoulés depuis la fin de mon premier diplôme, un nombre rond symbolique, une occasion pour ressortir mes notes et retracer quelques souvenirs de cette époque qui a contribué plus que toute autre à ce que je suis aujourd'hui.

Les derniers jours à Sospel ont très vite passé. La compagnie de mes deux amies y a beaucoup contribué, nous n'avons pas vraiment eu de temps morts. Je récupérais difficilement de mon épreuve physique, mais je n'avais pas le temps de me lamenter ! Dès le lendemain de leur arrivée, nous sommes allé à Menton. Nous avons pris le petit déjeuner en bord de mer, sur la plage. J'ai une très belle photo de lever de soleil, prise ce matin là, mais je n'arrive pas à remettre la main dessus :-) Nous nous sommes baladés un moment dans Menton, puis avons rejoint la cité Monégasque à pied, par la côte. Il faisait beau et chaud, nous ne supportions pas le pull, c'était assez déroutant pour un 28 janvier : deux jours plus tôt, il y avait quand même de la neige dans l'arrière-pays. Nous sommes revenus à notre point de départ puis avons pris la route de l'Italie et de Vintimille, où nous avons passé l'après-midi. Nous sommes rentrés à Sospel tard, après avoir fait les touristes de base : nous avions pris un vrai cappuccino en terrasse (je n'en ai jamais bu d'aussi bon depuis) et acheté des pâtes fraîches italiennes :-D

Le lendemain, nous avons été retrouver un de nos collègues de BTS qui travaillait dans l'arrière pays. Changement radical de climat : après avoir visité son village (était-ce Tende ? Je ne sais plus), nous sommes montés dans une station de ski du Mercantour. Il y avait beaucoup de neige et nous avons fait une mémorable bataille de boules de neige, suivie par un très réconfortant chocolat chaud. Il n'y avait pas foule, forcément, on était en plein milieu de la semaine, et la station semblait un peu abandonnée.

Le 31, nous quittions Sospel. Notre collègue rentrait dans sa famille sur Nice, et les filles et moi repartions dans nos Alpes du nord (elles l'Isère et moi la Savoie). Nous avions cependant prévu de faire une étape à Digne, pour voir une autre de nos collègues qui était en formation sur place. Nous sommes repartis vers nos foyers respectifs le lendemain matin, après une séparation assez éprouvante. Le dernier tronçon de route a été très long, et il fut difficile de me retrouver seul un dimanche soir à Annecy, après la semaine que je venais de passer.

Les jours qui suivirent furent horribles.

En premier lieu, une jolie lettre m'attendait dans ma pile de courriers. C'était le Service des Armées, qui "m'invitait" à venir faire mes "trois jours" en vue de m'évaluer pour le Service Militaire. Cela faisait des années que je m'angoissais à ce sujet (même enfant, l'idée du service militaire me travaillait [1]) ; j'allais être fixé, je devais me présenter mi-février dans une caserne à Blois.

Autre réjouissance : le 4 ou 5 février, je reçus les résultats du concours que j'avais passé à Nice. Malgré quelques très bonnes notes (notamment un 19/20 à mon oral sur le nucléaire), j'étais recalé. Ho, pas de grand chose : il y avait 6 postes à pourvoir, j'étais juste 7ème. La pire des places. J'étais anéanti, il me fallu des mois pour m'en remettre : c'était en nouvel échec, probablement le pire de tous. Deux choses m'avaient plombé : une note de maths très limite (05/20). Un demi-point de moins et j'aurais été éliminé d'office aux écrits... Le second point noir était mon oral de motivation ; la note était correcte (13/20) mais cette note était probablement ajustée en fonction des recrutements que voulaient faire les examinateurs et des profils des prétendants. Ma jeunesse et ma spontanéité m'avaient probablement handicapé lourdement.

Je quittais Annecy le 7 février pour rentrer quelques jours chez mes parents, histoire de me faire réconforter dans le giron maternel. Mes 21 ans furent l'un de mes anniversaires les plus tristes, la période ne se prêtait pas aux réjouissances et j'avais le moral dans les chaussettes.

Le domicile parental n'était pas très loin de Blois, je restais donc jusqu'à mes fameux "trois jours". Grâce aux dieux, cela se résumait uniquement à une journée d'entretiens et de tests divers et variés. Cela commençait très fort avec la mesure et la pesée et le pipi dans le bocal, sympathique humiliation publique devant une bordée de mecs de ma classe d'age. Il y avait aussi des tests écrits, de lecture, des QCM psychotechniques. Je me souviens avoir très longuement hésité lors d'un questionnaire général qui demandait l'orientation sexuelle. J'ai finalement honteusement coché la case "hétérosexuel", en sentant le regard de toute la salle sur mon dos. Vint enfin l'entretien médical avec un médecin. Plus jeune, j'avais subi une grave opération ; mon chirurgien et mes parents m'avaient toujours dit que j'avais souffert, mais que ça m'éviterait probablement le service militaire... Que nenni ! En fin de journée, je reçu le petit papier qui donnait le statut vis à vis du Service, et tout le monde espérait y voir la mention "exempté". J'étais tellement désespérément "apte" que j'en reteins mes larmes pendant un bon moment, mais elles finirent par couler plus tard, dans le train de retour...

La journée avait été particulièrement déplaisante. Je n'aimais pas l'ambiance militaire, l'ambiance de la caserne. J'abhorre les armes. L'immonde platée qu'on nous avait servi à midi était un indice de la qualité de vie, et enfin, la compagnie d'une chambrée était loin de stimuler mon imaginaire comme elle le fait aujourd'hui ;-) . Bref, j'avais passé une journée de merde et était très remonté quand je rencontrais un militaire pour un dernier entretien d'orientation, juste après la bonne nouvelle de mon aptitude. J'étais sans emploi, sans étude en cours ; l'Armée avait réformé à tour de bras dans les années qui précédaient et se retrouvait avec un déficit de main d'oeuvre pour assurer la transition avec la professionnalisation des militaires (les natifs des années 1977, comme moi, et 1978 étaient les derniers pignoufs à passer sous les drapeaux). Bref, le gradé a très lourdement insisté pour que je parte immédiatement sous les drapeaux et que je renonce à mon sursis. C'est la meilleure façon de me braquer... De toute façon, avec la journée passée à la caserne, j'avais pris ma décision : j'ai donc balancé froidement à mon interlocuteur que je serais bien plus utile à la société en faisant un service civil, et donc que je souhaitais être Objecteur de Conscience. J'espérais secrètement qu'il s'étrangle en entendant cette information, mais non, il est resté de marbre. Frustrant. Désormais, il fallait d'urgence que je trouve un organisme pour m'accueillir, sinon je risquais de finir sous les drapeaux malgré tout.

Je rentrais à Annecy le 22 Février. C'était quasiment la fin de mon mens horribilis, mais d'autres échéances m'attendaient. Mes parents m'avaient mis le couteau sous la gorge : je n'avais plus de raison de rester à Annecy, il fallait donc que je prépare mon déménagement et mon rapatriement chez eux. Cette idée m'excitait au plus haut point, comme vous pouvez l'imaginer. J'étais toujours à la recherche d'un boulot, et j'avais trouvé un emploi potentiel (un emploi-jeune) dans mon ancien établissement scolaire en Ardèche. J'avais de bonnes chances d'être recruté, je me suis donc rendu fin février en Ardèche pour l'entretien et les différents tests. Ça a très bien marché, et je fus recruté. J'avais profité de l'occasion pour aller voir mes anciens enseignants. L'un d'eux, qui était un peu notre mentor, était responsable d'une association qui avait eu plusieurs Objecteurs de Conscience. Je lui ai donc demandé si l'association n'avait pas besoin d'un objecteur dans les mois qui suivaient... Sa réponse reste encore gravée en moi tellement elle fut libératoire : "Non, nous n'avons pas pris d'Objecteur depuis un moment, cela ne s'est pas très bien passé avec le dernier. Ceci dit, je sais comment tu bosses, je vais en parler au Président de l'association." Cela me mit du baume au coeur en cette période difficile :-) Je rentrais donc à Annecy une fois de plus, mais cette fois l'esprit un peu apaisé.

Le lendemain, j'avais le fameux président au téléphone. Il m'expliqua ce qu'il attendait de moi, quelles tâches il comptait me confier. Cela me convenait parfaitement (de toute façon, tout plutôt que la Caserne...), je fis donc immédiatement les papiers pour démarrer l'Objection le plus tôt possible. Les délais militaires étaient tels que je ne pouvais pas commencer avant septembre. Je démissionnais aussi de mon emploi-jeune, un peu embarrassé et avec le sentiment d'avoir trahi la confiance que l'on avait placé en moi.

Il me restait une ville à quitter et 7 mois à occuper.




Photo : (c) Cercamon : original.

Notes

[1] A 8 ans, je calculais déjà que quand je serais grand, à la majorité, il me faudrait me marier et faire mon service militaire. Les deux m'angoissaient terriblement, et je pensais n'avoir plus que 10 ans devant moi avant ces deux évènements de passage à l'age adulte...